Depuis une quinzaine d’années, les indicateurs de santé mentale chez les adolescent·es virent au rouge. Selon l’Organisation mondiale de la santé 1, un adolescent·e sur sept âgé·e de 10 à 19 ans dans le monde souffre aujourd’hui d’un trouble mental (OMS, 2025)1. Les troubles anxieux constituent les difficultés psychiques les plus répandues dans cette tranche d’âge et concernent environ 4,1 % des jeunes âgés de 10 à 14 ans et 5,3 % des 15 à 19 ans. La dépression toucherait quant à elle environ 1,3 % des 10 à 14 ans et 3,4 % des adolescent·es plus âgés.
Les troubles de l’attention concerneraient environ 2,7 % des 10–14 ans et 2,2 % des 15–19 ans, tandis que les troubles des conduites tels que comportements à risque ou conduites délinquantes, toucheraient respectivement 3,3 % et 1,8 % de ces groupes d’âge. Les troubles du comportement alimentaire, comme l’anorexie mentale ou la boulimie, apparaissent aussi souvent durant l’adolescence, en particulier chez les filles. Bien que moins fréquents — environ 0,1 % des 10–14 ans et 0,4 % des 15–19 ans —, ils sont associés à un risque élevé de complications médicales. Toutes ces conditions ont des conséquences importantes sur la scolarité, les relations sociales et le développement de la nouvelle génération.
« LA SANTÉ MENTALE DES JEUNES EST DONC DÉSORMAIS CONSIDÉRÉE COMME UN ENJEU MAJEUR DE SANTÉ PUBLIQUE. »
Pour compléter, la fréquence des suicides chez les plus jeunes augmente et représente aujourd’hui la troisième cause de mortalité chez les personnes âgées de 15 à 29 ans.
La santé mentale des jeunes est donc désormais considérée comme un enjeu majeur de santé publique. Ces chiffres inquiètent et alimentent un récit désormais bien installé, celui d’une « génération en détresse » ou anxious generation (Haidt, 2024) 2.

Un point de bascule en 2010
Le point de bascule se situe souvent autour des années 2010, période qui coïncide avec la généralisation des smartphones et des réseaux sociaux. À la suite de nombreuses recherches, plusieurs chercheur·euses ont pointé les réseaux sociaux comme les principaux responsables du déclin du bien-être psychologique des adolescent·es. Les mécanismes identifiés sont multiples : privation de sommeil, comparaisons sociales incessantes, exposition à des contenus toxiques, cyberharcèlement ou encore comportements addictifs. Les systèmes de récompense et les fils d’actualité générant constamment de nouveaux contenus, qui caractérisent les principaux réseaux sociaux, sont conçus pour capter l’attention le plus longtemps possible et, par conséquent, créent chez certains jeunes des conduites addictives ainsi que d’importantes difficultés attentionnelles (ibidem).
D’autres chercheur·euses ont également montré que le temps passé sur les réseaux sociaux se traduit par une baisse significative des interactions sociales dans la « vraie » vie. Un tel basculement dans le monde virtuel pourrait entraver le développement de compétences socio-émotionnelles essentielles : percevoir les émotions d’une autre personne, gérer un conflit, converser, négocier ou tolérer la frustration. La confrontation directe à autrui est traditionnellement reconnue, en psychologie du développement, comme le contexte d’apprentissage par excellence du vivre ensemble. La nouvelle génération risque ainsi de perdre certaines occasions essentielles d’acquérir les compétences sociales nécessaires à toute vie en société.
Pourtant, la communauté scientifique est loin d’être unanime. Les études longitudinales montrent des associations réelles, mais souvent modestes, et peinent à établir des relations causales robustes. Certaines recherches récentes suggèrent que ce n’est pas tant le temps d’écran qui importe que le type d’usage. Le fait de consommer passivement les réseaux sociaux — par exemple à travers le scrolling incessant —, d’être confronté à des contenus toxiques ou au cyberharcèlement augmenterait ainsi le risque d’apparition de troubles psychiques.
Des causes multiples
Pousser l’analyse plus loin devient donc nécessaire et implique de s’interroger sur les raisons qui poussent les adolescent·es d’aujourd’hui à un mésusage des écrans. Comme souvent dans les phénomènes psychosociaux, les causes sont complexes, multiples et interconnectées.
Un autre facteur identifié par les chercheur·euses pourrait également contribuer au phénomène de l’anxious generation : la pression à la réussite. Dans un contexte de compétition accrue pour l’accès au marché du travail et d’insécurité économique, hérité notamment de la crise de 2008, la pression sur les nouvelles générations n’a cessé de croître. Les adolescent·es sont poussés à performer toujours davantage, tant sur le plan scolaire que social, avec pour conséquence une diminution de l’estime de soi et du sentiment de contrôle sur leur avenir.
Parallèlement, les adolescent·es d’aujourd’hui sont exposés en continu à des crises globales — pandémies, guerres, changement climatique, polarisation politique — qui alimentent une forme d’angoisse existentielle inédite. Contrairement aux générations précédentes, ils et elles grandissent dans un monde où les catastrophes et les conflits sont accessibles en permanence, directement dans leur poche, à travers leurs écrans.
Dans ce contexte, les réseaux sociaux jouent à la fois le rôle d’amplificateur de ces angoisses et de refuge. S’ils permettent une exposition constante à des contenus anxiogènes et émotionnellement chargés, ils offrent également un espace virtuel ludique dans lequel les relations sociales semblent plus facilement contrôlables. Le monde numérique devient alors à la fois une source de mal-être et une stratégie d’évitement de celui-ci.

Ces évolutions doivent aussi être comprises à la lumière du contexte dans lequel évoluent les parents eux-mêmes. La génération actuelle de parents — souvent née entre la fin des années 1970 et le début des années 1980 — est elle aussi soumise à une pression inédite. Confrontés à des exigences professionnelles accrues, à une précarisation de certaines trajectoires, à une accélération permanente des rythmes induite par les technologies et à une augmentation du coût de la vie, les parents sont aujourd’hui souvent exposés à une surcharge à la fois professionnelle, économique et familiale.
Cette pression se répercute directement sur les enfants. Le stress parental, l’épuisement professionnel, l’anxiété liée à l’avenir ou encore les situations de burnout parental influencent profondément le climat émotionnel dans lequel grandissent les adolescent·es. La présence parentale, bien que souvent plus investie qu’autrefois, peut paradoxalement être moins contenante et moins rassurante, précisément parce qu’elle est elle-même traversée par l’incertitude et l’angoisse.
Ces pratiques éducatives sont par ailleurs de plus en plus influencées par la diffusion massive de connaissances « populaires » sur le développement de l’enfant. Il ne s’agit plus seulement d’élever un enfant, mais d’optimiser son développement, de prévenir les risques, de soutenir ses compétences émotionnelles et de maximiser ses chances de réussite. Cette « parentalité intensive » génère un niveau élevé de stress et de culpabilité chez de nombreux parents, qui ont parfois le sentiment de ne jamais en faire assez.
Face à cette complexité, une conclusion semble s’imposer : la souffrance psychique des adolescent·es constitue aussi le reflet des tensions de notre époque. Les adolescent·es sont en quelque sorte les éponges de notre temps, dans la mesure où leur cerveau en développement ne leur permet pas encore de prendre suffisamment de distance face aux nouvelles technologies, aux crises globales ou aux injonctions sociales qui caractérisent nos sociétés contemporaines.
Les implications sont majeures. Sur le plan scientifique, il devient nécessaire de développer des recherches pluridisciplinaires, capables d’intégrer différents niveaux d’analyse : individuel, familial, intergénérationnel, culturel et politique. Sur le plan des interventions, les réponses doivent être systémiques et globales. Agir uniquement sur les écrans ou sur l’accès aux soins de santé mentale, bien qu’important, risque de ne pas suffire. Le changement à promouvoir est aussi culturel, social et politique. Sans cela, les mesures adoptées risquent surtout de traiter les symptômes sans s’attaquer aux causes profondes du malaise adolescent contemporain.
Le Forum des jeunes : écouter, rassembler, agir.
Le Forum des Jeunes est une organisation qui représente les jeunes en Wallonie et à Bruxelles. Il rassemble des jeunes, aux idées et aux parcours divers et variés, pour réfléchir ensemble aux sujets qui les concernent et agir concrètement. Lors de rencontres participatives, les jeunes partagent leurs préoccupations, qu’elles soient liées à l’actualité, à leur quotidien ou à des enjeux plus larges, en Belgique et ailleurs.
En les accompagnant dans leurs projets et en diffusant leurs messages auprès des responsables politiques, le Forum des Jeunes contribue à former des citoyen·nes responsables, actifs, critiques et solidaires (C.R.A.C.S), prêts à s’engager pour une société plus juste, plus durable et plus démocratique.
Le Forum réalise également des consultations et des enquêtes pour récolter l’avis des jeunes. D’ailleurs, jusqu’à la fin du mois d’août 2026, dans le cadre du projet C’est quoi être jeune aujourd’hui ?, le forum récolte la parole des jeunes, entre 16 et 30 ans, sur tous les sujets qui les concernent.
