Dossier

Étudier sous pression :
la précarité étudiante n'est plus une exception

Lenaïk Dumont,
responsable campagne à la Fédération des Etudiant·es Francophones.

Le 10 octobre 2025, le gouvernement MR-Engagés de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) annonçait le dégel du minerval, plafonné à 835 euros depuis 2011 dans les établissements d’enseignement supérieur, pour le porter à 1 194 euros dès la rentrée 2026-2027. Une augmentation de plus de 42 % en un seul coup, indexée chaque année sur les prix à la consommation. Cette décision, destinée à générer 50 millions d’euros d’économies, a provoqué un grand nombre de mobilisations sur les campus francophones. Elle révèle une réalité que l’on préférerait ignorer : la précarité étudiante n’est plus marginale. Elle est massive, multiforme et elle s’aggrave.

© Spencer Davis – Unsplash.org

Un choc tarifaire sans précédent

Pour comprendre l’ampleur de la réforme, il faut regarder les chiffres de près. Selon les estimations du gouvernement lui-même, 58 % des quelque 130 000 étudiant·es de l’enseignement supérieur en Wallonie et à Bruxelles paieront le tarif plein de 1 194 € dès la rentrée prochaine. Ce sont des étudiant·es dont les revenus familiaux dépassent les plafonds fixes pour les catégories « modeste » (374 €) ou « ­intermédiaire » (835 €). En d’autres termes, plus d’un·e ­étudiant·e sur deux sera directement touché·e. Pour les autres, une recomposition des tranches (boursier, modeste, intermédiaire, plein tarif) est censée amortir le choc. Mais les critères sont complexes, et leur mise en œuvre administrative suscite de sérieux doutes.

Mais c’est dans les Hautes Écoles et les Écoles Supérieures des Arts que l’impact est le plus brutal. Dans ces ­établissements, le minerval pouvait descendre jusqu’à 175 € par an. Pour ces étudiant·es, l’augmentation ne sera pas de 43 % : elle sera de 600 %, voire davantage.

Quant à la mise en œuvre technique de la réforme, le Conseil supérieur des allocations d’études (CSAE) a lui-même jugé en mars 2026 qu’il est tout simplement « impossible » de l’appliquer « de façon sécurisée pour les étudiants du nouveau décret, en juillet 2026. » L’administration ne dispose pas encore des effectifs ni du matériel nécessaire. La réforme est présentée comme urgente et inévitable, alors que ses propres conditions d’exécution ne sont pas réunies.

Les revendications de la FEF : une mobilisation historique

Face à l’annonce de la hausse, la réaction de la Fédération des Étudiant·es fracophones (FEF) a été immédiate et massive. Dès le lendemain du 10 octobre 2025, une pétition était lancée : en quelques semaines, elle a recueilli plus de 50 000 signatures. Des rassemblements ont eu lieu à Bruxelles, Louvain-la-Neuve, Liège, Namur, Mons. Le 24 mars 2026, une manifestation massive à Bruxelles (potentiellement la plus importante de la FEF en dix ans) a vu des milliers d’étudiant·es défiler criant des slogans tels que « 1 200 euros, c’est non ! » ou « Degryse, ministre de l’exclusion ! ».

Au cœur des revendications de la FEF : l’opposition à toute hausse du minerval, considérée comme un frein supplémentaire à l’accès aux études. La FEF, de manière générale, ne réclame pas seulement un enseignement gratuit, elle réclame un refinancement structurel de l’enseignement supérieur, un renforcement des aides sociales, un encadrement des loyers étudiants, la création de logements publics accessibles, et un soutien accru à la santé mentale.

Le mardi 30 octobre, un millier d’étudiant·es ont manifesté à Bruxelles pour protester contre le décret paysage qui exclut du système scolaire des milliers d’étudiant·es qui se retrouvent non-finançables. © Irruption.be

Vers une élitisation de l’enseignement supérieur ?

L’Acédémie de recherche et d’enseignement (ARES), qui regroupe universités, hautes écoles, écoles d’art, étudiant·es et syndicats, a rendu un avis majoritairement négatif sur la réforme. Elle pointe un « frein majeur pour certaines populations étudiantes » et cela amène à soulever des questions sans réponse : combien d’étudiant·es renonceront à s’inscrire dans certaines filières ? Quelles formations, essentielles à la société, risquent de se vider de leur public ? Le gouvernement n’a pas de données précises pour répondre. Il a décidé sans mesurer les conséquences.

La Belgique se glorifie d’un enseignement supérieur parmi les plus accessibles d’Europe. Les décrets successifs sur la finançabilité et maintenant la hausse du minerval redessinent progressivement ce paysage vers une logique de sélection par l’argent. Ce n’est pas une vue de l’esprit : c’est un glissement dénoncé par de nombreuses organisations, et désormais accéléré par une décision budgétaire prise dans la précipitation.

Reconnaitre, puis agir

Réduire la précarité étudiante appelle des réponses structurelles : encadrement des loyers, investissement dans des logements publics de qualité, bourses revalorisées, maintien d’un minerval accessible, réduction des frais indirects, renforcement des services sociaux et de la prise en charge psychologique. Ces pistes sont connues. Elles sont défendues depuis des années par la FEF, par les acteurs associatifs, par les universités elles-mêmes.

Ce qui manque, c’est une volonté politique à la hauteur de l’enjeu. La précarité étudiante n’est pas un problème individuel, une malchance personnelle, une situation transitoire. C’est une question démocratique. Étudier ne devrait pas signifier s’endetter, s’épuiser ou/et renoncer à ses besoins essentiels. Dans une société qui valorise la formation et les diplômes, garantir à chacun·e des conditions d’études dignes est une exigence de justice sociale.

La mobilisation actuelle montre que les étudiant·es l’ont compris. La question est de savoir si les politiques en feront autant. 

Le Kotidien, épicerie étudiante solidaire

Afin d’apporter une réponse concrète au nombre croissant d’étudiant·es en situation de précarité, en 2022, le Pôle académique Liège-Luxembourg, qui fédère les 24 institutions d’enseignement supérieur en province de Liège et de Luxembourg, a créé Le Kotidien, une épicerie solidaire dédiée aux étudiant·es située rue des ­Clarisses à Liège.

Cette initiative vise à soutenir les étudiant·es confronté·es à des difficultés financières en leur donnant accès à des produits essentiels, tant alimentaires qu’hygiéniques, gratuitement ou à moindre coût. Chaque étudiant·e est accueilli avec respect, dans une ambiance bienveillante, chaleureuse et dénuée de tout jugement.

Pour pouvoir bénéficier de ce service, deux critères doivent être remplis : être inscrit·e dans un établissement d’enseignement supérieur situé en province de Liège ou de Luxembourg et déclarer sur l’honneur se trouver dans une situation financière délicate. L’étudiant·e, une fois inscrit, peut venir faire ses courses une fois par semaine.

Le Kotidien est un projet collectif, fruit d’une collaboration entre les établissements d’enseignement supérieur, mobilisés autour d’un même objectif de solidarité.

https://poleliegelux.be