La jeunesse n’est-elle vraiment qu’un mot comme pouvait le suggérer le titre d’un article célèbre de Pierre Bourdieu ? Oui, du moins en partie. Parce que même si ce mot recouvre des réalités multiples et variables, son usage est performatif : il institue les caractéristiques propres à un groupe d’âge, lui assigne un statut – celui d’un état inachevé, en cours de réalisation – et le transforme en objet de politiques publiques. Celui qui est en mesure de définir les limites de la jeunesse détient de ce fait un réel pouvoir.

Quand, au Moyen Âge, les détenteurs du patrimoine maintenaient en état de jeunesse, « c’est-à-dire d’irresponsabilité, les jeunes nobles pouvant prétendre à la succession » (Bourdieu, 1980), l’enjeu était de contrôler la transmission du patrimoine dans une société patriarcale. Quand au XIXe siècle, les images d’Épinal des âges de la vie, constituées de deux versants d’une pyramide avec un sommet (masculin) de la maturité (à 50 ans…), rappelaient la place centrale de la force physique et du statut matrimonial dans une société marquée par la domination masculine, le pouvoir de l’Église et l’émergence d’une classe ouvrière. Quand, dans les années 1960, Edgar Morin expliquait « qu’une nouvelle classe d’âge émergeait, incarnée par le yé-yé, mue par le plaisir du jeu, l’envie de jouir et de s’affirmer dans une société à la fois individualiste et en recherche d’extase collective », l’heure était à la contestation et au renversement des hiérarchies établies, dans la famille, à l’école, au travail, en politique…. Aujourd’hui, la jeunesse se définit par l’appartenance générationnelle : générations X, Y, Z, Alpha, « millenials », etc. Dans la conception classique de Karl Mannheim exprimée dans son ouvrage Le problème des générations, celle-ci fait référence « à un ensemble d’individus ayant à peu près le même âge et partageant une vision du monde issue d’expériences historiques particulièrement marquantes connues dans leur jeunesse et au moment de l’entrée dans la vie adulte ».
Des marqueurs générationnels
Le choix des marqueurs générationnels est donc déterminant. Faut-il placer sur un même plan les innovations technologiques et des événements historiques tels que les guerres mondiales du xxe siècle, l’essor économique des golden sixties ou, encore, la pandémie du coronavirus ? La jeunesse contemporaine est-elle essentiellement façonnée par les usages du numérique ? Après tout, sont-ils si différents, celles et ceux qui sont né·es avant ou après l’avènement du web 2.0, avant ou après la diffusion et la commercialisation du smartphone, avant ou après le développement des réseaux sociaux ? Tous, jeunes et moins jeunes, doivent apprivoiser le même environnement numérique, même si certains font preuve de plus de compétence, d’ingéniosité et d’inventivité.
Les effets de périodes
Abandonnons alors l’hypothèse générationnelle pour envisager le poids des circonstances historiques et sociales sur les représentations et les pratiques individuelles – autrement dit, les « effets de période ». La sociologue québécoise Madeleine Gauthier (1996) considérait que la jeunesse est plus sensible à ces effets de période et qu’elle est une sorte de baromètre de nos sociétés.
Le sort réservé à la jeunesse durant la pandémie de coronavirus l’illustre parfaitement. Les protocoles sanitaires ont fait passer au second plan l’image d’une jeunesse engagée et mobilisée dans la lutte contre le réchauffement climatique, en stigmatisant ceux des jeunes qui multipliaient les contournements de la règle, lors de lockdown parties plus ou moins clandestines. Aujourd’hui, une autre image a fini par s’imposer : celle d’une jeunesse « victime » des dispositifs sanitaires qui ont paradoxalement miné sa santé mentale.
Des cibles de choix pour la prévention
Les tentatives de régulation de l’accès aux réseaux sociaux sont, elles aussi, révélatrices d’une pression plus forte exercée sur la jeunesse à l’heure du tout au numérique. Même s’il n’y a pas que les jeunes qui sont exposés à des risques, ils sont les cibles privilégiées de dispositifs de prévention.
« (…) LA JEUNESSE EST UNE SORTE DE BAROMÈTRE DE NOS SOCIÉTÉS. »
Plus globalement, l’idée du risque s’est imposée lorsqu’il est question de l’avenir de nos sociétés. Il semble acquis que « demain risque d’être pire qu’aujourd’hui ». Le sentiment d’éco-anxiété, que l’on prête à la jeunesse occidentale contemporaine et qui motiverait des formes de retardement d’entrée dans la vie adulte – voire de renoncement à certains engagements –, en serait la conséquence.
La jeunesse serait-elle alors tentée de s’étourdir à coups de protoxyde d’azote, de kétamine ou de cannabis ? Et en même temps de se motiver par la consommation d’autres substances ? Pour comprendre pourquoi cette contradiction n’est qu’apparente, portons notre regard sur une pratique associée à la jeunesse : les rave parties.
Clandestines, flirtant avec l’illégalité ou carrément illégales, s’inscrivent-elles dans la lignée des festivals mythiques de Monterey, Woodstock et de l’Ile de Wight ? Y retrouve-t-on cette même soif de liberté d’une jeunesse désireuse de se libérer du carcan paternaliste ? Les participant·es aux rave parties, analyse Ingrid Voléry en 2002, sont attachés au partage, à la détente, à l’écoute de soi, soucieux de s’affirmer en tant que sujets, et de mettre à distance les catégorisations sociales de la vie ordinaire. La « sensation de soi » est centrale : prendre part à une rave party, c’est chercher un bien-être. Mais celui-ci « ne se gagne pas véritablement par le contact avec les autres mais par l’assurance que ceux-ci ne viendront pas perturber les aspirations et pratiques personnelles (…) Il ne s’agit pas de se retrouver tous ensemble, mais de se retrouver « tous au même endroit », « chacun voyageant sur la musique techno » » (ibid.). S’immerger dans cet univers saturé de stimuli sensoriels, c’est se débarrasser des pesanteurs sociales pour construire sa propre expérience. En d’autres termes, la rave party est un endroit où l’on « ne se prend pas la tête », où l’on « ne réfléchit ni sur soi, ni sur son rapport aux autres » (ibid.)… du moins en partie. La mise en scène de la rave party exige une sorte d’alchimie où coexistent musique assourdissante et bouchons d’oreille, occupation sauvage et souci écologique, proximité des corps et diversité des origines. En cela, elle constitue l’une des tentatives, propre à la jeunesse, de répondre à un défi majeur de nos sociétés contemporaines : comment parvenir à faire société dans un environnement « liquide » marqué par le primat du soi, la mobilité, la réversibilité et l’incertitude ?
Parce qu’ils ne vivent pas en-dehors de nos sociétés, parce qu’ils n’attendent pas non plus sur le seuil pour entrer dans la vie sociale, les jeunes sont confrontés aux défis majeurs qui se posent aujourd’hui. Ils ne peuvent les relever en faisant appel à l’expérience acquise : leurs réponses paraîtront inventives, audacieuses, risquées, dérangeantes. Mais il ne revient pas au sociologue d’évaluer la validité morale de ces réponses.
