Marc Malcourant est formateur et animateur pour CAPmédia, une association d’éducation aux médias et à l’information qui s’adresse tant aux étudiant·es qu’aux personnel éducatif. Il nous parle de sa longue expérience en la matière.

Comment s’informent les jeunes que vous rencontrez en animations ?
Ils et elles s’informent sur internet, souvent sujet par sujet. Face à une question sur l’actualité, le premier réflexe est de taper sa requête dans la barre de recherche et de prendre la première source qui semble crédible. Généralement, le lien les amène sur TikTok, avec des contenus peu filtrés, les premiers qui leur sont proposés dans leurs bulles algorithmiques. Peu cherchent plus loin. Le contact avec les médias traditionnels vient généralement de l’école ou de la famille : de temps en temps, les jeunes regardent la télé en famille, parfois à l’heure du journal télévisé. Mais le téléphone est encore sur les genoux.
Cela marque-t-il un manque d’intérêt de leur part ?
Plutôt un manque d’habitude. Quand nous creusons la question avec les groupes, ils nous répondent que pour obtenir une information vraiment précise et fiable, il faut aller vers des rédactions, des chaînes d’information, des médias plus traditionnels, qui ont pour eux une certaine aura. Mais s’il y a recherche de l’information, c’est aussi lié à l’actualité. Pour cela, il y a de la curiosité. Mais sans un intérêt personnel pour un sujet, c’est rare pour eux d’aller chercher plus loin.
Comment jugent-ils la légitimité d’une information ?
Encore une fois, c’est la rapidité qui prime. La première réponse qui leur convient. Ensuite, comme avec tous les médias, ils sont sensibles à la mise en scène de l’information, comment elle est présentée et par qui. C’est une question d’image, de profil, de qui est influent dans telle ou telle bulle médiatique : c’est plus à la personne qu’au média qu’on fait confiance. Et ce, que ça soit pour une actualité chaude à Dubaï ou pour des recettes de cuisine.
C’est la même mécanique qu’au journal télévisé : ça se joue au feeling, au charisme. Dans les années 1980, les télévisions engageaient des profils de « gendres idéaux » comme présentateurs pour plaire à la ménagère. Aujourd’hui, pour plaire aux jeunes, les réseaux mettent plutôt en avant les profils du grand frère, de la copine idéale ou du professeur qu’on voudrait avoir. Et grâce à leur prestance et leur mise en scène, ils attirent du public qui leur donne encore plus de crédibilité.
Une différence importante : hier, le public regardait les mêmes journaux. Aujourd’hui, chacun est dans sa propre bulle algorithmique et ignore plus ou moins ce qui se raconte dans les autres.
Comment parlent-ils d’information entre eux ?
La jeune génération compare les influenceurs et influenceuses, pas les informations. C’est normal : les plateformes réseau comme TikTok ne sont pas des rédactions, elles ne sont pas pensées pour diffuser de l’information, mais pour produire de l’engagement et du buzz. Ces réseaux sont utilisés comme cela : ça existe, c’est là à disposition, ça fait partie du décor. C’est un usage un peu aveugle, mais c’est précisément dans ce but que ces plateformes ont été conçues.
Cet éclatement des canaux rend difficile l’éducation aux médias. Notre association travaille sur le sujet depuis 1995. À l’époque, nous pouvions comparer deux journaux radicalement différents : celui, public, de la RTBF et celui, privé, de RTL. Nous étions face à deux cas de figure bien distincts, avec des fonctionnements différents, et en les comparant on pouvait faire émerger des modèles, pointer du doigt des divergences ou les travers de l’un ou de l’autre.
Aujourd’hui, d’un côté, nous sommes face aux rédactionstraditionnelles, avec une compréhension du métier, des codes éthiques et déontologiques. Ce n’est pas toujours respecté ou utilisé à bon escient, mais c’est là, ça crée une forme de responsabilité. Et de l’autre côté, nous voyons des gens qui diffusent de l’info sur le ton de la conversation, sans vérification, qui élaborent des théories au jugé, et dont le but est d’accroître leur audience par tous les moyens. Faire la différence entre les deux est très compliqué. En Belgique, c’est encore relativement cadré, mais en France, c’est différent, les chaînes traditionnelles programment des émissions d’opinions beaucoup plus clivantes.
La façon dont l’information est traitée a-t-elle changé ?
Oui. Comme si le but n’était plus de diffuser des faits mais de créer des clivages, des camps. Par exemple, en ce qui concerne le dernier attentat contre Donald Trump, des personnes ont très vite diffusé des théories plus ou moins fantaisistes sur un coup monté, sans preuves, sources ou témoignages. Le public s’est divisé : vrai ou pas ? Cette polarisation semble au cœur de l’information : il faut des raisons de rejoindre un camp ou l’autre, de croire à telle ou telle interprétation. Ce genre d’information vous demande de prendre position, implicitement, même si vous n’avez pas les outils pour le faire de façon rationnelle.
Les discours haineux et populistes semblent de plus en plus diffusés. Est-ce juste une impression ?
Non. Dans un paysage médiatique tel que celui-ci, c’est prévisible. Le public cherche de l’information parce qu’il est confronté à quelque chose de nouveau. Il tombe sur un discours simpliste qui fournit une explication fausse ou insuffisante, mais à sa portée, lui qui n’est pas spécialiste. C’est caricatural, ça clive, et aujourd’hui le clivage fait le succès de l’information mais on y perd son empathie et sa compréhension du monde. Chacun et chacune a cette impression d’avoir la planète entière à portée de clic, mais en vérité, l’internaute touche juste la surface de ses bulles d’information. Cela rend l’opinion publique très malléable, et ce n’est pas anodin. Les plateformes comme YouTube ou TikTok ne sont pas des projets d’individus lambda : derrière, il y a des États, d’énormes entreprises. Les gens qui sont aux commandes ont ça en tête.
Quel est le futur de l’éducation aux médias ?
Plutôt sombre. S’informer de manière critique, c’est épuisant, on se décourage. Je mets mon public en garde, mais à la sortie de la classe, il plonge la tête dans son téléphone. Ça ne suffit plus de changer les idées et les points de vue : ce sont les comportements qu’il faut changer. Le travail nécessaire est bien plus important qu’avant, mais on souffre d’un manque de temps et de moyens disponibles. On est contraint au court terme alors que seuls des projets à long terme peuvent encore endiguer ça. Toutes les figures politiques parlent de l’importance capitale de l’éducation aux médias, surtout après des évènements traumatisants comme des attentats. Mais matériellement, CAPmédia ne peut plus assurer sa mission, et nous avons hélas décidé de démanteler l’association. Nous ne pouvons plus continuer nos activités sans nous endetter.
Masculinisme et menace de l’égalité des genres
Entre octobre 2025 et janvier 2026, le Forum des Jeunes a mené une enquête auprès de plus de 2 000 jeunes, afin d’analyser leur perception du masculinisme. Les résultats montrent que si une large majorité en a déjà entendu parler, la notion reste floue et suscite des interprétations très variées. Certain·es y voient une défense, aux intentions positives, des droits des hommes, tandis que d’autres l’assimilent à un équivalent du féminisme, sans spécifier que le féminisme vise l’égalité, tandis que le masculinisme prône la domination. À l’inverse, une part importante des jeunes identifie clairement le masculinisme comme un courant préoccupant, porteur d’inégalités et de stéréotypes, et contraire à leurs valeurs.