« Ils ne s’intéressent à rien », « toujours le nez dans son téléphone »… À entendre les clichés habituels, on pourrait croire que les
15-30 ans se désintéressent de la politique et du social. C’est faux, bien sûr : en réalité, la jeunesse s’engage, autrement. Hors des piliers, des institutions et des étiquettes politiques, les ados et jeunes adultes luttent pour les causes qui leur tiennent à cœur, certaines nouvelles, d’autres ancestrales. Nous avons interrogé des jeunes activistes et des associations de terrain sur le sujet.

Une richesse d’opinions
Dans un monde surexposé aux médias, les nouvelles générations ne sont pas ignorantes de l’état du monde. Et elles ont leurs avis dessus. « Chez notre public adolescent, ce qui les choque dans la société, ce sont les questions de rejet, de tolérance. C’est le racisme ou l’intolérance pour les différentes croyances, par exemple, pour les personnes handicapées ou la place des femmes dans la société. » Selon Carla Gillespie, coordinatrice de l’Association Jeunesse pour l’interraction et la libre expérience (AJILE), une association laïque de sensibilisation citoyenne pour les jeunes, « pour les plus grand·es, il y a beaucoup de questions sur l’extrême droite, l’emploi, l’écologie et surtout le manque de considération pour la jeunesse. »
Ces opinions flirtent ou tombent parfois dans l’ornière de l’extrême droite. La dédiabolisation médiatique de ces partis ces dernières années a légitimé certains discours, certaines idées qui étaient inacceptables autrefois pour qui se pensait démocrate. « Parfois, face à un document qui explique les dangers de l’extrême droite, certains élèves répondent « ah mais ça, madame, je ne lis pas : ce n’est pas neutre ». Certaines figures plaisent aussi, comme Jordan Bardella » nous explique Zoë Fauconnier, chargée de projets à la Cible, une association liégeoise de lutte contre l’extrême droite. Une situation due notamment au battage médiatique lors des élections, qui a percolé auprès des plus jeunes : « ce sont vraiment les discours « assistanat, malades, chômeurs » qui plaisent, les discours sur le mérite. »
« Un public qui pousse aussi les luttes sociales vers de nouveaux terrains et des pratiques plus vives. »
Et puis, il y a les réactions aux changements de société, les nouvelles problématiques. Pour AJILE, « la question de l’intelligence artificielle revient souvent, mais ils sont plutôt contre, et luttent souvent contre l’adoption de l’outil. » Les nouveaux médias ne sont pas en reste. Les influenceurs et influenceuses ont un gros impact sur l’opinion des plus jeunes générations, et les médias sociaux sont un terrain de chasse idéal pour l’extrême droite, qui peut s’adresser au jeune public directement, sans contradicteur. « Les discours sexistes radicaux chez les garçons, et la méfiance envers les migrants reviennent. » selon La Cible. « Des professeurs nous contactent parce qu’ils entendent des réflexions qu’ils pensaient révolues, comme la négation des droits humains, et nous demandent d’intervenir. »
Aller sur le terrain
Avoir un avis n’est pas s’engager. Qu’est-ce qui pousse la jeune génération à agir pour changer les choses ? « Beaucoup passent à l’acte parce qu’iels ont vécu des violences sociales ou physiques. Une agression sexiste ou raciste, par exemple. D’autres, paradoxalement, s’engagent parce qu’iels sont privilégié·es, et donc ont du temps et des ressources – matérielles, physiques, culturelles – à consacrer à ça. »
Une expérience qui fait écho sur le terrain : « les politiques du gouvernement Arizona ont vraiment mis le feu aux poudres. Ça a touché les gens directement. On a vu de nouvelles têtes aux moments des premières manifestations », raconte Émile Delvenne, étudiant en science politique et engagé dans plusieurs mouvements citoyens. Un public qui vient lutter pour des causes de plus en plus élémentaires : la protection de l’environnement, l’accès à une alimentation saine, un logement, des soins de santé… Mais qui préfère le faire hors des piliers politiques belges habituels. « Je vois plus de gens rejoindre des associations comme Sortir du bois ou des groupes de travail comme La Sécurité sociale alimentaire que des syndicats ou des partis. »
Une des raisons : la méfiance envers des institutions et un milieu politique responsables de la situation actuelle. « Le mot « politique » a acquis un sens péjoratif auprès des groupes scolaires. On l’associe à une politique partisane, aux mensonges, on sent une sorte de désillusion. Mais paradoxalement, dans les groupes militants, nous rencontrons beaucoup de jeunes activistes qui veulent s’investir pour des causes qui sont politiques, comme le climat ou la santé » explique Zoé Fauconnier de La Cible. Un public qui pousse aussi les luttes sociales vers de nouveaux terrains et des pratiques plus vives. « Iels cherchent des formes d’engagement plus actives. Ils participent aux manifestations, aux sit-ins, mais ils veulent être plus dans l’action, mettre des choses en place de façon concrète, comme des actes de désobéissance civile. Ils veulent vraiment voir la société changer. »

De nouvelles formes de lutte
Internet est vite devenu un champ de bataille politique : après tout, l’outil existe pour partager nos opinions et nous organiser collectivement. Aujourd’hui, des groupes comme Extinction Rebellion ne pourraient se coordonner de façon internationale sans le worldwide web. On y trouve aussi des sujets politiques et des références à l’activisme partout, des jeux vidéo jusqu’aux vidéos éducatives, comme celles de Clément Victorovitch ou Usul sur YouTube, Twitch et TikTok.
L’extrême droite n’est pas en reste. « Les mouvements d’extrême droite ont très bien compris les réseaux sociaux. Regardez le masculinisme. Ces idées polarisent très fort les rapports de genre. On voit des garçons se radicaliser, revendiquer la supériorité masculine, ou de remettre la femme à la maison. Tout ça crée des tensions avec les filles, qui auront plus tendance à être conscientes de l’égalité des genres, de leurs droits et de les défendre. Même si elles n’aiment pas se dire « féministes » ! »
Cette guerre culturelle n’est pas nouvelle dans les médias traditionnels, mais aujourd’hui, le grand public a également accès à des mass media à travers les réseaux sociaux ou les plateformes vidéo, et y participe activement. « Je vois beaucoup de gens qui ne viennent pas nécessairement sur le terrain, mais qui diffusent le message, participent aux discussions en ligne, font des vidéos. Ça aide aussi à s’organiser » explique Émile Delvenne. Mais les plateformes internet peuvent être complices des autorités répressives, comme l’a montré l’Iran.
Accompagner le changement
Les obstacles sont nombreux avant de rejoindre les luttes de terrain et beaucoup se découragent. Outre le manque évident de moyens, c’est parfois difficile de voir quel reflet la société actuelle renvoie aux jeunes inquiets de l’avenir. « Les discours ambiants et le climat médiatique font que nous nous sentons tous impuissant·es ou illégitimes. On est assaillis de mauvaises nouvelles, d’injustice, de perspectives très sombres. L’extrême droite joue d’ailleurs sur ce sentiment de sidération. On se dit « à quoi bon », et on laisse faire » rappelle Zoé Fauconnier de la Cible. « C’est important de semer des graines, pour aider à sortir de cet immobilisme. Développer l’esprit critique et l’utiliser pour se demander comment être acteur dans cette société. »
Même son de cloche du côté d’AJILE : « quand quelqu’un se sent illégitime de revendiquer ses besoins, ses idées, c’est à l’intérieur de soi que ça se passe. La seule chose qu’on peut mettre en place c’est le lien. Nous leur donnons des moyens de nous contacter à leur guise, par chat ou mail. C’est important de les écouter et de les prendre au sérieux. C’est eux qui reviennent vers nous, très souvent hors des heures de travail, quand quelque chose les travaille. C’est cette disponibilité qui crée la confiance, et qui donne confiance dans son opinion, et dans l’idée qu’on peut faire quelque chose pour changer ça. »
Émile Delvenne confirme : « C’est facile de se décourager et de se sentir seul, individuellement ou dans un mouvement. C’est important d’offrir aux jeunes militants des lieux de débat, éduquer sur les questions de société, faire passer le message des luttes en cours, faire tourner l’information militante. Et puis de les rejoindre dans leurs luttes. »
Student Attacks
À Liège, durant les mois de mai et juin derniers, la mobilisation du monde enseignant a pris une ampleur particulière marquée par un soutien croissant d’élèves. Le collectif Student Attack, né dans le sillage du collectif d’enseignant·es Mars Attack, rassemble des élèves décidés à faire entendre leur voix et à soutenir leurs enseignant·es dans le mouvement de contestation face au décret-programme de la majorité MR-Engagés.
Au cœur des revendications figurent notamment la dégradation des conditions de travail, le manque de moyens et les mesures d’économie imposées dans l’enseignement qui engendreraient une baisse de la qualité de l’éducation et une aggravation des inégalités entre élèves. Cette mobilisation n’a laissé ni les élèves ni leurs parents indifférents. À Liège, certains d’entre eux ont décidé de rejoindre les actions, exprimant leur inquiétude pour l’avenir scolaire de leurs enfants. Ils ont également créé le collectif Parents Attack pour marquer leur soutien.
Cette convergence entre enseignant·es et familles illustre un malaise plus large au sein du système éducatif. Au-delà des revendications professionnelles, c’est bien la question de la qualité de l’enseignement et de l’égalité des chances qui est posée. En multipliant les actions visibles – rassemblements, interpellations politiques ou initiatives locales – ces trois collectifs illustrent une mobilisation inédite, transversale et citoyenne, qui dépasse le seul cadre scolaire pour devenir un véritable enjeu de société.