Cyril Dion est un écrivain, réalisateur, poète et militant écologiste français bien connu. En 2016, son film documentaire Demain, réalisé avec Mélanie Laurent, dépasse le million d’entrées en France et connaît un succès retentissant. Il est souvent cité encore aujourd’hui comme source d’inspiration pour de nombreux projets citoyens. De passage à Liège, à l’invitation de l’association Les amis du jardin, il nous invite à nourrir de nouveaux récits écologiques, sociaux et démocratiques pour changer le monde. Rien que ça !

Aujourd’hui, les récits en lien avec l’avenir de la planète n’ont souvent rien de réjouissants. Vous considérez-vous comme éco-anxieux ?
Oui, je suis anxieux. Je suis un traitement pour cette pathologie avec une très bonne psychiatre (Rires). Étant anxieux, je suis d’autant plus éco-anxieux. Mais, pour ce qui est de l’éco-anxiété, cela me paraît à peu près normal. Pour moi, c’est un carburant nécessaire pour avoir l’énergie de réagir. C’est un signe que les gens sont plutôt sains d’esprit. L’anxiété est une anticipation négative du futur. Quand on pense à l’écologie, étant donné qu’on entend les prévisions de plus en plus alarmantes et que les prévisions du passé se sont plutôt concrétisées, il y a toutes les raisons d’être inquiets. C’est le fait de ne pas être inquiets qui me semble problématique.
Mais le remède à l’anxiété, c’est de revenir dans le présent et de se remettre en action pour reprendre du pouvoir par rapport à quelque chose. Ce qui fait du bien aux anxieux, je parle en connaissance de cause, c’est de retrouver le sentiment qu’ils ont une prise sur la situation et que cette dernière n’est pas simplement quelque chose qui leur échappe. Si vous êtes éco-anxieux, je vous conseille de commencer à faire des choses qui vous donnent le sentiment que vous contribuez d’une façon ou d’une autre à résoudre le problème. Vous pouvez le faire soit à côté de chez vous, soit en participant à des mobilisations qui constituent des rapports de force avec les responsables politiques.
En 2016, vous avez sorti le film Demain, une grande inspiration pour beaucoup. À l’heure d’une nouvelle diffusion en salles 10 ans plus tard, le film a-t-il créé des vocations ?
Il ne se passe quasiment pas une semaine sans qu’il y ait quelqu’un qui m’interpelle dans la rue pour me dire que ce film a changé quelque chose à sa vie. C’est assez stupéfiant. Pour moi, l’exemple le plus marquant, c’est la Ville de Paris. En 2018, France 2 nous avait commandé Après-Demain, un film sur l’impact de Demain après sa diffusion. Dans ce documentaire Anne Hidalgo, alors maire de Paris, témoignait en disant « Quand j’ai vu l’exemple de Copenhague dans le film, cela m’a inspiré le fait de faire la même chose à Paris. Je me suis dit que, nous aussi, nous pouvions nous débarrasser des voitures dans la ville, faire des pistes cyclables et avoir plus de cyclistes ». Il se trouve que dix ans plus tard, la capitale française a diminué par deux la pollution de l’air et le trafic routier. Le nombre de cyclistes a augmenté de 300 %. En termes d’impact, c’est vraiment pas mal !
Ainsi, une œuvre documentaire diffusée a eu une influence notable. Cela vous a inspiré une réflexion sur le changement.
Nancy Huston, une romancière franco-canadienne, a écrit un livre très intéressant, L’Espèce fabulatrice. Elle y écrit que, pour nous, les humains, raconter des histoires, c’est notre façon d’être au monde. Produire des récits, c’est notre façon de partager notre perception subjective du réel avec d’autres. Si vous voulez raconter ce que vous avez vécu dans la journée avec toute la subjectivité de votre regard et de votre sensibilité, vous allez raconter une histoire. Ce ne sera pas la réalité exacte, ce sera votre point de vue sur quelque chose qui s’est passé. Vous allez éclairer les faits avec votre regard, vous allez les ordonner, en général avec un début, un milieu, une fin. C’est une histoire ! Et ces histoires-là, elles baignent notre existence personnelle mais aussi notre existence collective. Toutes les grandes organisations humaines, qu’elles soient religieuses, économiques ou politiques sont des histoires, ce sont des fictions. Au sens étymologique du terme, des fictions sont des choses qui ont été élaborées. Par exemple, le système capitaliste, les religions monothéistes ou les monarchies, ce sont des inventions des humains, ce sont des récits.
Ce qui me paraît important aujourd’hui, c’est de comprendre que nous vivons dans des récits et qu’ils peuvent être changés. Si les humains les ont élaborés, d’autres humains peuvent en élaborer d’autres. C’est fondamental parce que les récits dans lesquels nous vivons conditionnent nos comportements. Ils influent sur nos façons de nous habiller ou de nous alimenter, ils ont un impact sur notre façon de relationner avec d’autres mais aussi sur notre sexualité, notre rapport à la mort ou notre survie monétaire, par exemple. On le constate facilement quand on pense aux religions mais l’argent aussi, c’est une fiction. Elle conditionne notre vie de façon extraordinairement puissante ! Si demain, je vous disais que vous n’avez plus besoin d’aller gagner de l’argent pour vivre, vous ne vivriez plus du tout de la même façon. C’est un récit qui est extrêmement structurant.
Si on veut construire un monde plus soutenable, plus juste, il faut construire un récit qui l’accompagne. Il faut que nous soyons d’abord capables d’imaginer à quoi ce monde pourrait ressembler. Des récits purement fictionnels ont inspiré un certain nombre de réalisations dans le monde tangible. C’est parce que Jules Vernes a écrit De la terre à la lune en 1830 qu’un jour des humains ont eu l’idée de rendre cela possible, de construire des fusées et d’investir des moyens pour aller vraiment sur la lune.
Aujourd’hui, il est donc essentiel de construire des récits positifs et d’inciter un maximum de personnes à participer à ce mouvement de changement écologique.
Au-delà de récits positifs, il nous faut des récits qui nous aident à imaginer une civilisation qui soit soutenable. Après la Seconde Guerre mondiale, les Américains ont répandu l’american way of life à travers des séries, des bandes-dessinées et des publicités. C’étaient des outils, des médias pour véhiculer leur récit du monde qu’ils voulaient imposer. Aujourd’hui, si nous voulons qu’il y ait une forme d’ecological way of life ou de social way of life, il faut des dizaines, des centaines de séries, de films, de bande dessinées, de récits, d’histoires qui nous aident à nous projeter. C’est ce que dit Rob Hopkins. Nous vivons une forme de crise de l’imagination. Une blague dit que c’est plus facile d’imaginer la fin du monde que d’imaginer la fin du capitalisme. Cela montre bien que nous avons un problème d’imaginaire.
Pensez-vous qu’à notre échelle, nous pouvons aussi contribuer à changer ce récit ?
À chaque fois que vous mettez en œuvre quelque chose de différent dans la façon dont vous vivez, vous produisez un récit. Les récits ne sont pas que des livres ou des films. Quand nous avons tourné Demain, nous avons filmé des gens qui proposaient d’autres récits d’agriculture, d’autres récits de création monétaire, d’autres récits démocratiques ou de l’éducation. Toutes ces initiatives-là sont des récits en actes. Si demain, vous prenez la décision de vous passer de voiture, vous construisez un petit récit. Vos proches vont peut-être vous dire « Comment cela ? Tu n’as plus de voiture ? Comment fais-tu ? », « J’ai un vélo électrique en fait », « Il est à combien de temps ton travail ? », « Il est à dix kilomètres », « C’est loin ? », « En fait, 10 kilomètres en vélo électrique, cela se fait facilement », « Ah bon, et quand il pleut ? », « Ben, je mets une cape de pluie », « Et quand il fait froid ? », « Je mets un pull et des gants »… La façon dont nous vivons et dont nous interagissons avec les autres, tout cela participe à cette transformation culturelle. Cela participe à construire de nouveaux récits.