L'invité•e

Mehdi Kassou L’union citoyenne fait notre force

Rencontre avec Mehdi Kassou,
directeur de la plateforme Belrefugees. Propos recueillis par Arnaud Leblanc.

Issu d’un milieu populaire et ouvrier de Clabecq, Mehdi Kassou s’est plongé corps et âme dans l’engagement citoyen en 2015. Aujourd’hui directeur de la plateforme Belrefugees, nous l’avons rencontré fin juin à l’occasion d’un rassemblement dénonçant la réunion en catimini à Bruxelles de représentants des talibans afghans avec des membres de la Commission européenne. Ses journées sont chargées : après des mois de mobilisation de la société civile, les associations citoyennes viennent d’obtenir une audition en commission pour contester le projet de loi sur les visites domiciliaires qui sera adopté en première lecture en commission de l’Intérieur par les partis de la majorité début juillet.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous consacrer à l’aide aux personnes migrantes ?

Je suis fils d’ouvrier et j’ai grandi dans un milieu prolétaire assez pauvre. Dans ma jeunesse, ma principale ambition était surtout de ne plus être pauvre. Pour y arriver, j’ai entamé des études de communication et de journalisme. Cela m’a d’abord amené à travailler pour de grandes sociétés et, au hasard d’un rendez-vous professionnel en 2015, j’ai croisé les occupant·es du parc Maximilien. Le lieu se remplissait alors, chaque nuit, de centaines de tentes et d’abris de fortune occupés par 600 à 800 candidates et candidats réfugié·es qui espéraient être en bonnes places pour être reçu·es par l’Office des étrangers tout proche. Ce flot de misère humaine m’a choqué, particulièrement la vue d’un garçon de l’âge de mon fils dormant sur une bâche en plastique entourée de boue. J’ai grandi près des forges de Clabecq au moment de leurs fermetures. À cette époque, les parents de tous mes proches perdaient leur emploi. Pendant cet épisode, je pensais que l’abandon des ouvriers, largement d’origine étrangère, et la violence médiatique et policière qui a accompagné leur colère, était ce que l’État pouvait faire de pire. Mais ces rencontres dans le parc Maximilien, ce fut un choc majeur et cela m’a poussé à m’investir aux côtés des centaines de bénévoles.

Comment le mouvement s’est-il organisé ?

En arrivant, le constat était clair : de nombreuses personnes voulaient s’impliquer. Et contrairement aux premiers soutiens qui venaient de collectifs de sans-papiers, de nombreuses personnes bénévoles n’étaient ni politisées ni spécialement organisées. Elles venaient majoritairement pour des raisons humaines ou humanitaristes plutôt que pour des motifs politiques. Certaines par charité, d’autres par empathie.

Le lancement de la plateforme citoyenne avait alors pour but premier de coordonner ces bénévoles et de répondre à l’urgence, mais l’objectif était d’aller plus loin. Il y avait aussi la volonté de servir de marchepied pour planter une graine de conscientisation politique et chercher des solutions collectives pour les personnes en situation de migration.

Dix ans plus tard, ce qui est né d’une association composée à 100 % de bénévoles et de volontaires en 2015 est aujourd’hui une organisation de près de 300 travailleur·euses et de plusieurs dizaines de milliers de bénévoles au total. On parle de près de 10 000 hébergeuses et hébergeurs avec plus ou moins trois bénévoles nécessaires par hébergements pour véhiculer les personnes et les encadrer.

Quel est le profil des personnes travailleuses ou des bénévoles ?

Elles et ils sont, avant tout, tous engagé·es. Je crois que, quand on se décide à se mobiliser à titre bénévole ou professionnel dans ce domaine, on doit être sensible aux valeurs d’hospitalité, de solidarité, d’inclusion, de genre et de migration. Du reste, les profils varient fortement. Un des fiefs de l’hébergement citoyen, c’est le Brabant wallon avec des profils qui oscillent entre écolos et libéraux progressistes, d’une gauche affirmée à une droite centriste ou libérale progressiste. Au niveau de l’âge, on retrouve de tout aussi. Les plus jeunes sont souvent les enfants des hébergeuses et hébergeurs qui s’impliquent à leur manière dans l’une ou l’autre action. La doyenne, quant à elle, est décédée il y a peu de temps à plus de nonante ans. Les profils sociologiques sont de toutes origines et de tout niveau d’éducation : des classes prolétaires et ouvrières, de la moyenne bourgeoisie et, parfois même, de l’aristocratie. C’est cela qui rend la plateforme extrêmement riche. Notre cible n’a jamais été les gens convaincus. Ce sont celles et ceux qui sont affecté·es par la manière dont la Belgique et l’­Europe traitent les personnes migrantes, qui s’indignent, qui agissent ou qui souhaitent agir.

Notre enjeu collectif malgré nos origines diverses est de réhumaniser ce débat. C’est de mettre des noms, des visages, des histoires sur des parcours qui sont dans tous les cas absolument dramatiques. Que ce soient des départs provoqués pour des raisons climatiques, de guerre, d’oppression religieuse ou politique, d’orientation sexuelle ou, même, juste économique. 100 % des profils qui arrivent ici sont des gens qui n’avaient pas d’autres choix que de quitter leur lieu de vie pour espérer pouvoir survivre à leur condition. Je ne pense pas que nous ayons des positions radicales. Historiquement d’ailleurs, la notion de liberté de circulation n’est pas spécifiquement une notion de gauche. Nos positions sont fondamentalement universalistes et pluralistes. Elles s’appuient juste sur des fondements de la Constitution dans son article 23 qui garantit le respect de la dignité des personnes, et de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH).

Votre ambition est de créer de l’union ?

Oui, l’autre grand enjeu de Belrefugees, c’est de pouvoir créer des partenariats. Nous ne faisons rien tout seuls. Face à une situation d’indignation, nous poussons des gens, des associations, des organisations, des structures et des politiques à travailler en réseau.

Au lancement de la plateforme par exemple, des dizaines de personnes, médecins et infirmier·ères, ont proposé leurs services. Nous les avons alors dirigées vers Médecins du monde. Cela n’avait pas de sens de créer une structure d’aide médicale supplémentaire. En retour, le directeur de l’ONG a naturellement mis son organisation au service de Belrefugees. Il a dit : « J’ai fait de mon organisation une bénévole de Belrefugees. » Dans le même sens, le bourgmestre de Forest s’est impliqué dans la plateforme. Il a été hébergeur et il a été touché par ce qu’il a vécu. À titre personnel, il s’est récemment affiché aux couleurs de Belrefugees aux 20 km de Bruxelles et, à titre officiel, il a mis des espaces à disposition. L’école ­Maximilien est sur sa commune et des bâtiments publics inoccupés de la commune sont mis à disposition de l’association.

Seul·es, nous allons peut-être plus vite. mais ensemble, nous allons plus loin.

Sur les visites domiciliaires, c’est la même chose. Nous avons un super réseau mais quand nous pensons à nous mobiliser, la première chose que nous faisons, c’est appeler le CIRÉ, Amnesty International, le CNCD, l’association syndicale des magistrats, les partis politiques, les syndicats, les associations de toutes tailles en disant « créons rapidement une coalition ! ». Le véritable enjeu est de montrer que la valeur citoyenneté se montre dans la manière dont on crée un tissu social citoyen pour agir sur une question. Ainsi, quand on se présente devant le président des Engagés et qu’il y a autour de la table la FGTB, le MOC, l’association syndicale des magistrats, Avocats.be, le CNCD, le CIRÉ, la Fédération des services sociaux, la Ligue des familles, Belrefugees ou le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, cela dit immédiatement « Attention, vous n’êtes pas face à des individus qui viennent faire de l’idéologie. Vous êtes face à des structures qui s’entendent pour vous dire que nous, société civile, de façon large et en front commun, vous disons que vous êtes en train de heurter des valeurs essentielles, vos décisions vont faire mal à la Belgique. »  nous allons peut-être plus vite. Mais ensemble, nous allons plus loin.

La loi sur les visites domiciliaires a fait son grand retour récemment

Dans les visites domiciliaires, il y a un nombre incalculable de problèmes. Le Conseil d’État a fracassé le texte en 2018, il l’a fracassé à nouveau en 2025 et rebelote ici en 2026 en disant la même chose : « Ce texte doit être fondamentalement revu. » Nous ne pensons pas qu’il doive être revu. Nous pensons qu’il doit être supprimé tout simplement. Pourquoi ? D’abord parce que le politique choisit de créer un amalgame entre sans-papiers et terroristes. ­Aujourd’hui, l’arsenal juridique permet déjà largement d’agir pour des actes pénalement répréhensibles, qu’on ait des papiers ou pas. Une personne qui commet un acte pénalement répréhensible, quel qu’il soit, peut être perquisitionnée, arrêtée, privée de liberté et expulsée le cas échéant. Mais cela doit passer par un ou une juge d’instruction. Ce que les promoteurs de cette loi souhaitent, c’est se passer du contrôle judiciaire et permettre ces perquisitions pour des raisons administratives.

Le passage en commission aujourd’hui et le vote en première lecture début juillet sont des étapes. Il y en aura d’autres en septembre et après. Nous continuerons à nous mobiliser quand il passera en deuxième lecture de la commission de l’Intérieur en septembre et ensuite à son passage au Parlement, nous irons aussi devant le Conseil constitutionnel car ce texte bafoue notre État de droit.