Dossier

La paix, un enjeu écologique

Rencontre avec Anne Xuan Nguyen,
chercheuse pour le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP). Propos recueillis par Charlotte Collot.

Aujourd’hui, nombreux sont les rapports scientifiques qui soulignent le caractère anthropique de la dégradation de l’environnement. Alors que les conflits se multiplient à travers le monde, l’attention se porte de plus en plus sur leurs conséquences environnementales. Anne Xuan Nguyen, dont les domaines d’expertise sont les études de paix, les problématiques post-conflits et les questions environnementales liées à la conduite de la guerre, nous parle des différents impacts des activités militaires sur les écosystèmes, des enjeux et choix politiques autour de ces questions et de comment nous pouvons rapprocher les combats écologistes et pacifistes.

© Atiar Ahmed – Unsplash.com

Quels sont les impacts des conflits et des activités militaires en général sur l’environnement et le climat ?

Les conséquences sont multiples et structurelles. L’activité militaire est polluante. Elle détruit des infrastructures, des sociétés humaines et des écosystèmes. Et il y a tout un système derrière, capitaliste et étatique, lui-même déjà très polluant, qui rend ça possible.

La première conséquence, ce sont les effets climatiques, encore très mal estimés car les États ne sont pas transparents sur leurs émissions de défense, notamment celles de CO2 et équivalents. Mais les différents think tanks comme le Conflict and Environment Observatory et les chercheur·euses comme Neta Crawford ou Ellie Kinney s’accordent à dire que les activités militaires, c’est 5 % des émissions globales. À titre indicatif, l’aviation civile mondiale, c’est 2 %. Et cette estimation de 5 % ne prend en compte que les activités de défense quotidiennes et pas celles en temps de guerre. La source principale des émissions militaires, c’est l’usage de carburants fossiles par les systèmes et institutions de défense.

Dans un deuxième temps, on peut mentionner la destruction des infrastructures humaines et des écosystèmes. Par exemple, les bombardements à Gaza causent une pollution de l’air, des sols et de l’eau à cause des fumées, des microparticules et des liquides pollués et contaminés de métaux lourds. 85 % de terres agricoles y sont détruites. En plus d’un génocide, on assiste donc à un écocide.

Autre exemple d’écocide : l’agent orange, un herbicide et défoliant contaminé de dioxine, déversé par l’armée ­américaine à grande échelle sur les forêts et les cultures du Vietnam entre 1961 et 1971. Cette destruction volontaire des écosystèmes représente 10 % du territoire vietnamien (une surface de la taille de la Belgique). Les guerres créent des pollutions massives et durables, et la loi kilomètre (NDLR : selon laquelle les informations ont plus ou moins d’importance suivant leur proximité par rapport au public) ne s’applique pas : les pays européens sont aussi concernés, comme en France, où certaines villes souffrent aujourd’hui d’une pollution des eaux au perchlorate liée aux bombes de la Première Guerre mondiale.

Il y a aussi une destruction de l’écosystème pour la survie des populations, comme en Syrie, où la déforestation a été causée par un besoin de combustibles de la population.

En plus, la guerre a un effet institutionnel dans la dégradation de l’environnement : les mesures qui pourraient être prises pour protéger l’écosystème sont considérées comme moins prioritaires.

Rares sont les guerres sans écocide (…)

Enfin, la reconstruction post-conflit est extrêmement polluante. À Gaza, il va falloir déblayer, assainir, reconstruire en sachant que l’industrie du ciment est une des plus polluantes au monde.

1 € de dépensé dans les industries de la défense, c’est donc 2 € qu’on enlève à la protection de l’environnement. C’est 1 € qu’on ne dépense pas dans la protection des écosystèmes pour une activité qui les détruit.

À partir de quand parle-t-on d’écocide et quels sont les critères de sa reconnaissance ?

L’écocide est une destruction massive, systématique et irréversible de l’écosystème par l’activité humaine. ­L’émergence de ces critères a eu lieu dans les années 1960 pour qualifier l’usage de l’agent orange au Vietnam. C’est le premier écocide documenté, mais ce n’est clairement pas le premier écocide par activité militaire ou coloniale. Mais il existe aussi des écocides hors conflit armé, comme en Amazonie, avec une déforestation par les orpailleurs, les éleveurs et les exploitations forestières illégales.

Rares sont les guerres sans écocide car on ne peut conduire un conflit armé sans s’attaquer aux écosystèmes, que ce soit par les bombardements, la destruction d’infrastructures, l’épandage de métaux lourds et de produits toxiques. L’activité militaire et l’activité coloniale impliquent forcément de détruire des écosystèmes, parce qu’en fin de compte, le but c’est de gagner un avantage sur une population ou sur un camp adverse. La destruction de l’environnement fait partie de cette stratégie.

En quoi la crise écologique pourrait-elle exacerber les conflits ?

À ce sujet, la communauté scientifique, y compris le GIEC, est prudente sur l’existence d’un lien causal entre changement climatique et conflits. Il y a plus corrélation que causalité. En réalité les causes des conflits sont multifactorielles, et il est difficile de démêler ce qui tient du politique, du manque d’infrastructures ou de conflictualités qui existent déjà, etc. Par contre, la vulnérabilité des civil·es est exacerbée lorsqu’il y a un croisement entre changement climatique et conflit armé.

Un cas est souvent pointé du doigt au sujet de ce lien entre conflits et changement climatique : le Sahel. Nombreux sont celles et ceux qui, en se basant sur cette région, estiment que le changement climatique va causer de nouveaux conflits. Or, la plupart des études sur ce sujet sont menées par des chercheur·euses d’Europe. L’expertise locale n’est pas consultée. Cette hypothèse est donc biaisée. En réalité, au Sahel, il existe des zones touchées par le changement climatique qui ne connaissent pas de hausse de conflictualité, et des zones non affectées qui en connaissent. De plus, les mécanismes de résolution des conflits existent, tout comme une résilience locale face au changement climatique. Les populations vont migrer. Les agriculteurs vont planter d’autres semences. La plupart des gens préfèrent migrer plutôt que de prendre les armes.

Bombardements, produits toxiques, métaux lourds : la destruction de l’environnement de l’ennemi fait partie de la stratégie militaire et rares sont les guerres sans écocide.
Photo : © Phyllis Lilienthal – Unsplash.com

Lorsqu’on considère que le changement climatique va causer plus de conflits, notamment sur le continent africain, on dépolitise la question. Un des nombreux moteurs de conflictualité est aussi un moteur du changement climatique : l’extractivisme. Si le continent africain subit de plein fouet les effets du changement climatique, ceux qui en portent en grande partie la responsabilité sont les pays qui polluent le plus : les pays du Nord industrialisés.

Enfin, je ne pense pas que les inondations de 2021 aient causé une guerre civile en Belgique, ni les inondations en Espagne, ni les épisodes de sécheresses que connaît le sud de la France. En revanche, ce que ça met en évidence, c’est que les personnes les plus vulnérables le sont d’autant plus face aux guerres et aux changements climatiques.

En quoi consiste le travail du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP) sur ces questions ? Quel est son rôle ?

Le GRIP a émergé en 1979 pendant la crise des euromissiles, parce que la société civile a jugé utile de se doter d’un institut de recherche sur les questions de sécurité et de paix. L’objectif est de rendre accessible à tout un chacun une compréhension des enjeux de sécurité, de paix et de défense, qui sont des enjeux démocratiques comme les autres.

Actuellement, nous sommes dans un monde qui ne va pas vers plus de paix. En 2025, on recense 65 conflits étatiques et 130 conflits armés. En Belgique, le budget de la défense a explosé, quand d’autres secteurs sont sacrifiés comme le social, l’éducation ou la protection de l’environnement. Ce sont avant tout des choix politiques, que les citoyen·nes ont le droit de comprendre et de discuter de manière éclairée.

Peut-on d’une manière ou d’une autre rapprocher les combats écologistes et pacifistes ?

Oui, ils ont même commencé ensemble. La crise des euromissiles a par exemple généré une intense mobilisation écologiste et pacifiste, avec des centaines de milliers de personnes dans les rues de Bruxelles. Le refus des armes nucléaires était autant pacifiste qu’écologiste, avec la même question : a-t-on envie de vivre dans un monde où l’on va s’armer jusqu’aux dents aux dépens de l’écologie, de sa protection et de tout le reste ?

Mais peu à peu, les revendications se sont éloignées de la base populaire entre un pacifisme, perçu comme naïf, et un écologisme « bourgeois » des petits efforts personnels. Or, les questions de paix et de protection de l’environnement sont politiques. Nous avons besoin de plus de justice sociale et politique et d’une meilleure répartition des richesses. Pour réinsuffler un peu d’entrain autour de ces combats, il est essentiel de rappeler que nous avons toutes et tous envie de vivre dans un monde différent. À nous de l’imaginer ensemble.