La paix est une évidence. Tout le monde est pour la paix, personne n’est pour la guerre. La paix est tellement évidente pour tout le monde qu’il est aujourd’hui difficile de savoir ce qu’elle est ou ce qu’elle devrait être. Surtout que bien souvent, c’est sa négation qui lui sert de définition : on fait la guerre pour la paix.

La paix est une évidence. Tout le monde est pour la paix, personne n’est pour la guerre. La paix est tellement évidente pour tout le monde qu’il est aujourd’hui difficile de savoir ce qu’elle est ou ce qu’elle devrait être. Surtout que bien souvent, c’est sa négation qui lui sert de définition : on fait la guerre pour la paix.
La paix est probablement l’un des concepts les plus galvaudés de notre langue. Le sens commun envisage en général la paix comme l’absence de guerre. Corollaire de cette définition, qui relève également du sens commun : Si vis pacem para bellum, comme on dit quand on veut ajouter un soupçon de savoir-vivre, qui signifie « si on cherche la paix, il faut se préparer à la guerre ».
C’est pourquoi nos pays nous expliquent acheter de plus en plus de matériel militaire : précisément pour ne pas avoir à s’en servir. S’armer pour bander les muscles. S’armer pour dissuader, et donc maintenir la paix. Et « se défendre », bien sûr, le cas échéant. Cette fable est tenace. C’est elle qui kidnappe le concept de paix pour en faire l’élément matriciel de la domination militaire. C’est elle qui constitue le cœur discursif de la course folle dans laquelle sont engagés la Belgique et les pays européens depuis quelques mois.
Pour « être en sécurité » en effet, la Belgique « doit », d’après l’OTAN, atteindre un budget militaire équivalent à 2 % de notre PIB national. Lors de sa constitution, le gouvernement Arizona s’était engagé à atteindre cet objectif pour 2029. Il s’est ravisé dans la précipitation et a décidé, trois mois après son investiture, d’atteindre les 2 % dès la fin de l’année 2025. Le gouvernement Arizona a donc, à ce moment, pris la décision de dépenser 28,351 milliards d’euros supplémentaires dans le militaire durant sa législature. Aujourd’hui, le budget de l’armée belge représente plus du quart de l’ensemble du budget du gouvernement fédéral hors sécurité sociale.
Ce que la Belgique fait avec ses forces armées n’a bien souvent pas beaucoup de rapport avec « la paix » (…).
Au même moment, le gouvernement annonçait un plan d’achats de matériel militaire à l’horizon 2029 d’une valeur de 27 milliards d’euros (34 milliards jusqu’en 2035). La majeure partie de ce plan d’achats, soit 20 milliards d’euros, va être engagée entre le 1er janvier et le 31 décembre 2026. Le gouvernement a également, dans la foulée, signalé souscrire au nouvel objectif sorti du chapeau de l’OTAN en juin 2025 : 3,5 % du PIB à partir de 2035. Cela représente plus de la moitié du budget actuel de l’État fédéral hors sécurité sociale.
Signalons au passage qu’aucun pays de l’OTAN n’a été attaqué quand la plupart des États membres n’atteignaient pas ces fameux 2 % (ce qui était largement le cas jusqu’à la fin 2024). Rappelons également que les dernières interventions militaires de la Belgique (Serbie, Afghanistan, Libye, Mali, Syrie, Irak ou encore plus récemment en Mer Rouge) ont été organisées au moment où le budget de l’armée gravitait autour de 1 % de notre PIB.
De son côté, la Russie a un budget militaire trois fois moins important que celui des États européens membres de l’OTAN. Elle est empêtrée dans une guerre qu’elle nous annonçait, il y a quatre ans, éclair. Depuis lors et d’après les estimations les plus basses, elle a perdu plus de 400 000 soldats.
Contribution à la paix par la force
Ce que la Belgique fait avec ses forces armées n’a bien souvent pas beaucoup de rapport avec « la paix » ni même, d’ailleurs, avec la défense. Quoique presque tout soit présenté en leurs deux noms.
Le cadre politique à l’intérieur duquel le gouvernement Arizona envisage l’augmentation vertigineuse des dépenses militaires, et donc l’utilisation de nos forces armées, est présenté dans la « vision stratégique défense 2025 », qu’il a entérinée en avril 2025. Initialement, le ministre Théo Francken avait intitulé ce document : Contribution stratégique à la paix par la force. La première phrase du document est… Si vis pacem, para bellum.
On y retrouve les menaces et les défis auxquels seraient confrontés la Belgique. Grosso modo les mêmes que ceux envisagées par les États-Unis et l’OTAN : la Chine, la Corée du Nord, l’Iran, les Houthis, etc. Peu de choses qui se rapportent à la défense de notre territoire mais qui permettent de légitimer la projection de puissance de nos pays sur la scène internationale. L’Afrique de son côté, sous le titre Menaces terroristes, est présentée dans le document comme « un enjeu majeur face à l’influence croissante de la Russie et de la Chine [qui] utilisent le continent africain comme levier pour […] contester l’influence de l’Occident1. »
La seule menace qui pourrait être rapportée au concept de défense stricto sensu est la Russie, qui partage des frontières avec l’Union européenne. Or, dans la vision stratégique, la question n’est pas de se prémunir d’une attaque russe contre un pays de l’Union européenne ou de l’OTAN, mais bien plutôt de s’assurer de notre capacité à « faire front commun» au moment où « la Russie [testerait] notre cohésion et notre détermination ». Ce qu’elle ferait d’ailleurs déjà presque quotidiennement. La vision stratégique veut mettre les choses en place pour éviter « une réaction prudente, voire hésitante2 ». Il est donc davantage question d’attaque que de défense.
Pour atteindre les objectifs fixés dans cette vision stratégique, l’Arizona entend recruter au minimum 14 800 militaires du cadre actif, 6 600 réservistes et 4 800 civils avant la fin de cette législature. C’est dans ces perspectives que le gouvernement a notamment créé un « service militaire volontaire » pour lequel tous les mineurs de 17 ans en Belgique ont reçu une invitation personnelle par la poste.
Un autre point de vue sur la paix
En Belgique, l’étiquette « pacifiste » n’est pas collée sur l’OTAN, sur le ministre de la Défense ou sur la FN Herstal ; malgré le fait qu’ils soient tous aussi, bien sûr, « pour la paix ». L’étiquette de pacifiste reste collée sur les associations qui, comme la CNAPD, ont le travail à la paix dans leur objet social.
Dans le débat public, cette étiquette convoque en général un autre imaginaire : la naïveté, le rejet dogmatique de la violence, l’ignorance des rapports belliqueux entre humains et entre nations. En gros, les héritiers des hippies.

Photo : © Alexander Mils – Unsplash.com
Or, le mouvement pour la paix en Belgique ne s’est pas constitué autour d’un projet de non-violence, comme son étiquette laisse le présupposer. La lutte pour la paix, telle qu’elle a commencé à se structurer dès la fin des années 1960 en Belgique francophone (et qui aboutira à la création du CNAPD), a été le fait d’une coalition d’organisations de jeunesse, de syndicats étudiants ou encore de comités de solidarité avec ce qu’on appelait à l’époque le « Tiers-monde ». Dès le départ, ces associations ne s’appuyaient pas sur une quelconque posture morale ou dogmatique. Elles envisageaient déjà la paix comme une pratique politique visant à agir collectivement pour faire reculer concrètement la logique de guerre. L’action pour la paix est donc une action politique collective, holistique et radicale.
Le point focal qui a accéléré le développement du mouvement de la paix en Belgique et sur la scène internationale était la question des armes atomiques. Les associations constataient, dans leur cadre, qu’une guerre généralisée avait encore moins de sens, sinon celui d’un suicide collectif. Elles constataient donc la nécessité corollaire de faire reculer la logique de conflictualité partout où elle s’exprime. Le CNAPD s’est donc créé en 1970 autour de piliers qui continuent de la structurer aujourd’hui : lutte contre la course aux armements, pour un contrôle démocratique réel de l’utilisation de l’armée, pour un encadrement strict du commerce des armes, pour la détente et le démantèlement des blocs militaires, l’abolition des armes nucléaires, la solidarité internationale et le soutien à l’autodétermination des peuples, la lutte pour les libertés démocratiques, etc.
La guerre ne peut jamais dignement préparer la Paix
Cette posture n’a rien de naïf. Elle tire au contraire les enseignements pérennes du dilemme de sécurité, le cercle vicieux inextricable dans lequel nous enferment les politiques d’armement. D’après lui, un pays ou une alliance militaire qui accumule les moyens militaires lui permettant d’augmenter sa propre sécurité diminue mécaniquement la sécurité de tous ses voisins. Ainsi, un supplément de puissance n’augmente pas mécaniquement la sécurité et s’avère bien souvent contre-productif en renforçant la défiance des autres. Une logique qui nous a entraînés, d’escalade en escalade, jusqu’à l’arme atomique.
Une politique d’armement qui voudrait effectivement viser la sécurité doit nécessairement s’accompagner de la création d’enceintes de discussion et d’échange entre adversaires potentiels et tenter, par la pratique, de mitiger et de sortir de ce cercle vicieux. C’était l’objectif de la « doctrine Harmel » qui a, pendant plusieurs décennies, caractérisé la politique extérieure de la Belgique. Aujourd’hui, tous les traités de confiance réciproque et de contrôle des armements développés depuis la fin de la Guerre froide ont été dénoncés par les États-Unis ou par la Russie. Aujourd’hui, les enceintes multilatérales sont en crise profonde alors que les urgences mondiales, pour certaines vitales, commandent au contraire aux États de collaborer.
La CNAPD observe depuis sa création que toute solution militaire pour répondre aux crises représente une défaite et est historiquement inefficace pour installer une paix durable. La guerre n’agit pas sur les causes de la violence et aggrave ses conséquences.
La paix consiste à mettre tout en place, dans tous les secteurs sociétaux, pour chercher à éviter la guerre. Elle consiste aussi, dans une nécessité de court, moyen et long termes, à résoudre les conflits de manière non-violente, comme le commande le droit international. Elle consiste encore à condamner et à se mobiliser contre les déséquilibres toujours plus grands entre les dépenses militaires d’une part et les investissements indispensables à l’installation d’une paix durable de l’autre. La préparation de la guerre ne prépare que la guerre.
