Sous cet intitulé paradoxal se cache une réalité à laquelle nous devrions nous habituer : nous nous enfonçons progressivement dans un monde qui risque d’être bientôt dominé par la guerre. Il faut s’y préparer, il faut se défendre… Les budgets suivent et ne se discutent pas. Mais que vient faire ici l’école ?

Après la Déclaration des droits de l’homme (1948) et l’épanouissement du mouvement international d’éducation à la paix, l’école s’est dirigée vers un enseignement axé sur la bienveillance, l’écoute, le respect… Mais dès le xxie siècle et les attentats de New York, la rupture s’installe et l’esprit guerrier reprend ses droits. L’actuelle mutation guerrière de notre société impacte l’école contemporaine, et le courant éducatif globalisant appelé « éducation à la paix » n’est plus le seul à inspirer notre enseignement.
Dans les années 1980 apparaît en France un nouveau concept, l’« esprit de défense », qui se développe grâce à un partenariat entre militaires et enseignants reposant sur un sophisme jamais remis en cause par la suite : « l’accomplissement de la mission d’éducation et de la mission de défense ne peut résulter de la seule activité d’enseignement ou de la seule instruction militaire. L’éducation est un acte global qui n’est pas réductible aux activités scolaires, l’esprit de défense est une attitude civique qui n’est pas limitée aux activités militaires1. »
Parmi les dispositifs mis en place pour remilitariser la jeunesse française, la fameuse Journée Défense et Citoyenneté créée en 1999. Sa participation obligatoire ouvre au jeune l’accès aux examens, candidatures et épreuves sanctionnées par le service public : pas de permis de conduire, d’accès aux épreuves du baccalauréat, d’inscription dans l’enseignement supérieur sans ce précieux sésame, ce qui peut surprendre, voire choquer !
Et en Belgique ? L’évolution du militarisme est parallèle à celle de la France : recrutement trop faible, renoncements trop fréquents chez les engagés… et l’idée d’une formation à la chose militaire qui s’impose progressivement. La Défense commence à développer une vaste campagne d’information-séduction qui va prendre plusieurs formes.
(…) une éducation humaniste et pacifique est le moyen par excellence d’atteindre, fût-ce partiellement, le développement d’une société équilibrée.
Tout d’abord l’organisation d’exercices militaires grandeur nature, ce n’est pas neuf, mais avec l’école comme partenaire, c’est inédit. Il y a mieux : les exercices militaires incluant la participation des élèves au sein des écoles. Ainsi, en 2016, « les militaires mènent un exercice antiterroriste dans une école primaire à Han. Lors de cet entraînement, les soldats appréhendent trois “terroristes” à l’intérieur des bâtiments scolaires2. » Mêmes types d’exercice et de participants en 2018 dans une école de Nivelles, et en 2019 l’évacuation d’élèves-figurants à Glons, hélicoptères et tirs à blanc dans les couloirs !
L’organisation d’exercices militaires n’est toutefois pas la seule forme de publicité développée par la Défense. Pour améliorer son recrutement futur, elle s’adresse à l’Enseignement : « Le ministère de la Défense a suggéré aux responsables de l’enseignement francophone et flamand la création d’une nouvelle option sur les différents métiers de la sécurité (militaires, policiers, pompiers, sécurité privée) dans l’enseignement secondaire technique avec l’espoir de susciter des vocations chez les jeunes, une initiative qui a été reçue de manière “enthousiaste” en Wallonie et à Bruxelles, selon l’armée et le syndicat libéral SFLP3. » La demande effective a lieu en 2019, les réunions préparatoires en 2020, et, dès la rentrée 2021, la nouvelle option est ouverte en Communauté flamande. La Fédération Wallonie-Bruxelles suit en 2022. La Défense demande, l’Enseignement obtempère et l’organisation suit dans la foulée !
Pari gagné pour la Défense : pour l’année scolaire 2022-2023 (1re participation de la Fédération Wallonie-Bruxelles), près de 1600 élèves sont inscrits au cursus. Nous apprenons par ailleurs que « 141 militaires sont impliqués dans les cours dispensés dans le cadre de cette formation (115 du cadre de réserve et 26 du cadre d’active4) », ce qui donne un ratio de 11 élèves par instructeur : un bel encadrement que nombre de classes « ordinaires » et leurs enseignants envieraient à coup sûr ! Cerise sur le gâteau, en novembre 2025, Théo Francken (N-VA), ministre de la Défense, décide de contacter personnellement et individuellement tous les jeunes, filles et garçons, âgés de 17 ans, afin de leur proposer un service militaire volontaire d’un an, assorti d’un salaire d’environ 2000 € net : pour 500 places disponibles, un total de 3248 jeunes posent leur candidature ! L’enthousiasme est au rendez-vous, porté aussi par une solde supérieure de 200 € net au salaire minimum garanti.

Photo : © Alice Donovan – Unsplash.com
Que devient dès lors l’éducation à la paix ? Comment concilier au sein des mêmes établissements scolaires l’appel à la tolérance, à la compréhension, au vivre ensemble, et le développement d’un esprit militaire qui, sous des dehors humanistes et solidaires, fait néanmoins référence aux techniques de l’attaque et du combat ?
Je persiste à penser que s’engager à fond dans une éducation militariste relève d’une politique à court terme, analogue en quelque sorte à celle qu’a adoptée l’Occident dès les années 1990, abandonnant ainsi toute prudence. Démilitariser, puis remilitariser en hâte signifie suivre les soubresauts de l’histoire en ne les anticipant pas. Ceci revient-il à dire que les efforts militaires ne devraient jamais s’interrompre ? Non, car une politique de sécurité et d’observation permanente est probablement nécessaire. Par ailleurs, il est évident qu’une éducation humaniste et pacifique est le moyen par excellence d’atteindre, fût-ce partiellement, le développement d’une société équilibrée. Mais il s’agit là d’un investissement coûteux, lui aussi, et dont on sait par avance qu’il s’inscrit sur le très long terme : ce n’est pas la voie que semblent préférer les politiques contemporaines.
Dès lors, quelle serait l’attitude susceptible de mener les hommes à la solution juste, autrement dit au choix entre pacifisme et militarisme, et en quelle proportion ? Il s’agit là d’une question purement éthique dont on fait au quotidien une question de pouvoir. Et il n’y a pas de réponse univoque et définitive à une question éthique ! S’il est illusoire de vouloir annihiler la guerre, il est tout aussi aberrant de se détourner du pacifisme au titre qu’il est dangereux parce qu’il nous fait perdre toute prudence. En fait, la seule attitude possible aujourd’hui reste cet idéal : tendre vers une société apaisée qui, en lieu et place d’attiser le moindre conflit au nom du respect et de la dignité bafoués, en appellerait tout de suite à l’écoute et à la concertation.
Idéalisme aveugle ? Pure utopie ? Non : c’est ici que l’éducation au pacifisme et par le pacifisme pourrait révéler sa puissance. Sinon, il reste encore l’expression du refus et de la révolte, auxquels il serait bon de faire plus souvent appel !
