Dossier

Le marché des armes, un marché florissant, international et… national

Rencontre avec Christophe Wasinski,
professeur et membre du centre de recherche et études en politique internationale (REPI) à l’ULB.

Dans un contexte marqué par l’augmentation des dépenses militaires et la relance des politiques de réarmement en Europe, le commerce des armes occupe une place centrale dans les débats sur la sécurité internationale. Christophe Wasinski analyse les mécanismes qui alimentent la course aux armements, le rôle de l’industrie militaire dans cette dynamique, ainsi que les alternatives possibles au réarmement pour construire une paix durable. Il interroge également les enjeux économiques, politiques et éthiques que ces choix soulèvent pour la Belgique et la Wallonie.


© Paul Campbell – Unsplash.com

Comment expliquer l’augmentation des dépenses militaires ?

Une première lecture met en exergue le rôle de la Russie en Ukraine et, plus largement, la perception d’un monde devenu plus instable ces dernières années. Cette instabilité, qui incite les États à s’armer davantage, s’explique en partie par des rivalités économiques entre des puissances. Une seconde lecture souligne que la hausse ne résulte pas uniquement de l’évolution du contexte international. Elle s’explique aussi par le poids de l’industrie de l’armement, un acteur dont les forces armées dépendent.

L’industrie de l’armement n’a pas disparu avec la fin de la guerre froide ni avec la réduction des budgets militaires au cours des années 1990. Aux États-Unis, le secteur a en fait été « rationalisé » par un vaste mouvement de fusions et d’acquisitions. Ce processus, par ailleurs avantageux pour les détenteurs d’actions, a favorisé l’émergence de géants de l’armement dont l’influence n’a cessé de croître. Ces entreprises constituent aujourd’hui l’épine dorsale du marché mondial de l’armement.

Non seulement la course aux armements est inefficace, mais elle est aussi déstabilisante et dangereuse.

Selon cette lecture, ce marché incite les États à acquérir des équipements, toujours plus sophistiqués, pour se prémunir de ceux dont leurs voisins disposent. De fait, il crée des besoins en matière d’armement et renforce le sentiment d’insécurité. Par ce biais, il entretient la dynamique du réarmement qui profite à l’industrie, qu’elle soit américaine, européenne, israélienne ou russe. Le processus tend en fait à s’autoalimenter.

La course aux armements est-elle efficace ?

Les spécialistes des relations internationales ont développé, à l’époque de la guerre froide, un concept utile pour aborder cette question : le « dilemme de sécurité ». D’après ce concept, un État qui consacre davantage de ressources pour renforcer sa sécurité risque de provoquer l’effet inverse à celui recherché. En acquérant de nouvelles armes ou en recrutant massivement, cet État va probablement inquiéter ses voisins qui agiront comme lui. Au mieux, l’État qui a initié le mouvement de réarmement se retrouve au point de départ sur le plan sécuritaire. Au pire, ses responsables politiques estiment nécessaire de renforcer encore les capacités militaires, créant ainsi les conditions favorables à l’émergence d’une course aux armements, comme l’Europe en a connu une à la veille de la Seconde Guerre mondiale1. Autrement dit, non seulement la course aux armements est inefficace, mais elle est aussi déstabilisante et dangereuse.

Le budget du Pentagone ne cesse d’augmenter depuis plus de vingt ans afin de garantir l’hégémonie des États-Unis. Les responsables politiques et militaires russes et chinois s’en inquiètent et, depuis de nombreuses années, se montrent favorables au renforcement de leurs propres capacités. En Europe, les budgets des forces armées augmentent depuis plus de dix ans, notamment en raison des inquiétudes suscitées par la Russie. Les Européens consacrent actuellement deux à trois fois plus de ressources à leurs forces armées que la Russie. Malgré cela, les experts des questions de sécurité estiment que les Européens ne sont pas adéquatement préparés. La situation actuelle présente de fortes similitudes avec celle décrite par le dilemme de sécurité.

Pourquoi est-il difficile de mettre un terme aux courses aux armements ?

Les dynamiques politiques conflictuelles entre les États jouent certainement un rôle. Mais, il convient de se pencher également sur les intérêts industriels, comme l’ont montré certains chercheurs lors de la guerre froide.

En fait, les industries vivent des commandes, souvent importantes, passées avec les forces armées. Une fois les contrats exécutés, elles doivent trouver le moyen de maintenir leurs lignes de production en activité. Elles sont dès lors incitées à innover en permanence afin de proposer des équipements supposément plus performants. L’innovation devient de fait une façon de susciter des besoins en matière d’armement. Sans nouvelles commandes, les entreprises feraient faillite ou devraient se reconvertir dans un autre secteur d’activité, ce qui laisserait potentiellement les militaires sans fournisseur.

Le problème réside toutefois dans le fait que les États exportateurs interprètent la législation d’une manière favorable à leur industrie.

Cette dynamique d’innovation peut avoir pour effet de faire grimper le prix du matériel, ce qui limite le nombre d’exemplaires que les armées peuvent acheter et rend plus aigu encore le problème du maintien de l’activité. Pour répondre à ce problème, une « solution » consiste à exporter les armes. Il est à noter que les exportations reçoivent généralement l’aval des autorités. Le cas échéant, celles-ci délivrent des licences aux fabricants pour vendre leurs armes à des États peu regardants en matière de respect du droit international et des droits humains, comme l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis. Ces exportations ont trop souvent des effets régionaux déstabilisants.

L’innovation et les exportations peuvent contribuer à entretenir la logique de la course aux armements.

Le réarmement est-il la seule option possible pour garantir la paix ?

Les partisans du réarmement recourent volontiers à la citation latine : Si vis pacem, para bellum (« Si tu veux la paix, prépare la guerre »). Cette maxime ne recouvre cependant pas une vérité scientifique, comme en atteste l’étude de l’histoire des relations internationales. En réalité, pour garantir la paix, il convient d’œuvrer à son avènement et de travailler à sa consolidation. À cette fin, on peut notamment recourir à la diplomatie. Il existe par ailleurs des outils qui permettent de réduire les risques de courses aux armements et les effets délétères des exportations irresponsables d’armes. Lors de la guerre froide et à la fin de celle-ci, des traités de contrôle des armements (destinés à limiter l’accroissement des arsenaux) et de désarmement (pour éliminer certaines catégories d’armes) ont vu le jour. Ces traités ne sont certes pas parfaits. Mais, bien qu’ils n’aient pas débouché sur un désarmement complet, ils demeurent des outils utiles pour stabiliser les rapports internationaux.

Le Traité sur le commerce des armes et une réglementation européenne sur les exportations existent aussi pour empêcher les livraisons d’armes à des États susceptibles de s’en servir pour violer le droit international ou les droits humains. Ces dispositifs juridiques sont précieux. Leur application rigoureuse permettrait de sauver des vies. Le problème réside toutefois dans le fait que les États exportateurs interprètent la législation d’une manière favorable à leur industrie. Cela est regrettable, car l’application stricte des critères de cette législation contribuerait sans aucun doute à réduire l’insécurité.

Pour garantir la paix de manière durable, il faut donc faire appel à d’autres moyens que le réarmement, notamment la diplomatie et le désarmement.

Pour certaines entreprises, le réarmement représenterait une aubaine en Wallonie comme en Flandre. Mais contrairement aux idées reçues, ce secteur ne représente qu’une part modeste dans l’ensemble de l’activité économique belge.
Photo : © Wikimedia.org

 Quel intérêt pour la Belgique et la Wallonie ?

Les responsables politiques, militaires et industriels belges semblent convaincus que le réarmement peut constituer une opportunité. Pour se justifier, ils mettent en avant deux éléments. D’une part, ils estiment que le réarmement est nécessaire pour garantir la sécurité de la Belgique. D’autre part, ils insistent sur l’effet d’aubaine que le réarmement représente, en particulier pour les industries flamandes et wallonnes. Le réarmement stimulerait donc une activité économique jugée insuffisante. À ce titre, il serait d’un grand intérêt pour la Belgique.

Cette vision soulève cependant de nombreuses questions. Tout d’abord, sa mise en œuvre fait de la Belgique un rouage de la course aux armements. Ensuite, il convient de noter que le secteur de l’armement, même s’il n’est pas négligeable, ne représente qu’une part relativement modeste de l’ensemble de l’activité économique belge. Ce secteur, par ailleurs, n’est pas celui qui génère le plus de retombées. Les activités qui contribuent à la lutte contre le réchauffement climatique, par exemple, sont généralement considérées comme ayant un impact économique plus substantiel, tout en répondant à de réelles nécessités. Enfin, la politique de réarmement se traduit par une augmentation du budget des forces armées. Cette augmentation, dont le bien-fondé mérite d’être questionné, est prise en charge par la collectivité.

En résumé, le réarmement offre potentiellement des avantages à certaines entreprises. Son apport à la sécurité demeure cependant sujet à caution. En outre, les ressources affectées au réarmement ne pourront être consacrées à d’autres politiques susceptibles d’assurer une meilleure protection des Belges, entre autres celles destinées à lutter contre le réchauffement climatique.