C’est par une chaude journée d’été que se déroule la première d’une série de rencontres avec l’équipe du Monde des Possibles, qui, en juin dernier, a fêté son 25e anniversaire.

En pénétrant dans leurs locaux du centre-ville de Liège, la première impression est celle d’une fourmilière qui grouille d’activités. En guise de premier contact, les visiteur·euses débouchent sur un bureau d’où jaillissent de souriants saluts. Se déroule ensuite un dédale de couloirs où se trouvent bureaux et salles de classe.
Depuis 2001, Le Monde des Possibles accueille inconditionnellement les personnes migrantes en Cité ardente et s’est donné pour mission de favoriser leur inclusion. À cette fin, l’association dispense de nombreuses formations et propose un impressionnant éventail de projets qui concernent un large panel de métiers et toutes les catégories d’âges. À la base de chacun d’eux : la maîtrise du français.
Pratiquer le français en situation
Chiara coordonne les formations en français langue étrangère (FLE). Son service donne des cours selon cinq niveaux de langue. « L’un de nos objectifs est d’amener les débutant·es au niveau exigé pour obtenir la nationalité belge », explique-t-elle. « Et pour celles et ceux qui sont plus avancés, nous proposons également des tables de conversation. » Quel que soit le niveau, la méthode d’enseignement se base sur des situations de communication concrètes que chacun·e pourrait rencontrer. Au total, une centaine de personnes fréquentent les classes par semaine. Et la demande ne cesse de croître. « Tous les lundis, j’accueille des gens et je leur explique comment nous fonctionnons. Le système d’entrées permanentes permet d’accueillir de nouveaux apprenant·es toute l’année. Mais à ce jour, nous avons une liste d’attente d’environ 150 personnes. »
Ces cours sont complétés par une formation en citoyenneté de 60 heures qui transmet des informations indispensables à la vie en Belgique, et qui aborde aussi bien le système politique belge que le contrat de bail, la sécurité sociale, l’emploi et la formation mais aussi l’offre culturelle à Liège.
Il faut vraiment sortir de l’entre-soi institutionnel et créer de nouvelles alliances (…)
L’amélioration du niveau linguistique se travaille également en milieu professionnel via des formations qui visent l’insertion des stagiaires sur le marché de l’emploi. Ainsi, le projet Hospi’Jobs se base sur cette méthode duale (travailler de concert la langue et l’insertion professionnelle) en proposant d’accompagner des personnes issues de l’immigration dans les métiers du nettoyage, de la restauration et de la manutention en milieu hospitalier. « Le projet est né suite à des recommandations de l’Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations (IRFAM) qui montrent que la Belgique, sur 10 personnes migrantes, en insère moins de 50 % sur le marché de l’emploi » explique Cossi, à l’origine du projet. Depuis septembre 2020, ce ne sont pas moins de 250 stagiaires qui, forts de ces cinq à sept semaines de formation, ont intégré les hôpitaux liégeois partenaires ainsi que des maisons de repos qui ont rejoint la dynamique en cours de route. Le succès est sans conteste au rendez-vous : « Aujourd’hui, ils et elles sont environ 170 à avoir trouvé du travail en milieu hospitalier, soit 60 % du total des stagiaires » se réjouit Cossi. « Et, en prenant en compte celles et ceux qui sont passés par des agences d’interim, on arrive à 70 % ! » Le projet a fait boule de neige, si bien qu’il faut aujourd’hui parler de « galaxie Hospi’Jobs ». Là encore, un appel pour 15 places de stage a généré pas moins de 150 réponses.
L’approche duale est aussi mise à profit à travers le projet LIFT (Launch Initiative Talent Fest) qui permet à des jeunes de 18 à 30 ans de découvrir les métiers de l’événementiel et de la culture à travers des formations auprès d’opérateurs culturels liégeois tels que des centres culturels, la Caserne Fonck, 48FM, etc. « Nous travaillons selon la méthode de l’essai-métier, où des professionnel·les prennent des jeunes sous leur aile et les plongent dans leur métier », explique Kevin, responsable de LIFT. « Ils et elles peuvent s’essayer, par exemple à la régie-son, à la communication, au journalisme, à la photo, au numérique. » Et si les compétences linguistiques de base ne sont pas encore acquises, le ou la jeune peut commencer sa formation. « J’ai l’exemple d’un jeune Afghan qui ne maîtrisait pas encore le français. Mais le milieu artistique utilise l’anglais pour communiquer, ce qui lui a tout de même permis de participer au projet » précise-t-il. Notons que chaque stage compte 30 heures et peut être renouvelé pour autant que la liste d’attente, qui ne cesse de s’allonger, le permette.

Photo : © Monde des possibles
Des parcours de vie traumatiques
Lorena est coordinatrice d’Univerbal, un projet d’interprétation en milieu social. Il propose des formations à la traduction orale lors d’accompagnements sociaux, médicaux ou juridiques. « Ces dernières comprennent des cours de déontologie de l’interprète, du vocabulaire de base pour les différentes situations, de l’information médicale. Elles visent aussi à outiller les futurs interprètes à mettre des limites face à un·e bénéficiaire qui aurait besoin de davantage d’aide en dehors de la prestation proprement dite » détaille-t-elle. Une fois cette formation dispensée par une médecin accomplie, les traducteur·rices sont amené·es à assister des patient·es lors de consultations médicales, psychologiques ou juridiques, ce qui implique, à chaque fois, la maîtrise d’un lexique particulier. « Celui-ci ne sera pas le même selon que la personne se trouvera face à un·e gynécologue, un·e oncologue ou un·e psychiatre, par exemple. » Chaque interprète devra donc s’assurer de maîtriser le glossaire avant le rendez-vous, raison pour laquelle il est demandé aux hôpitaux, centres de santé mentale ou avocats qui sollicitent le service de demander leur assistance une semaine avant un rendez-vous, même s’il est possible de répondre dans des délais parfois très courts. En 2025, les 62 interprètes, qui couvrent 23 langues, ont presté environ 6 000 heures de traduction ! Des chiffres saisissants, même si, en cours de route, certain·es souhaitent lever le pied. « Les histoires sont parfois très difficiles à entendre, notamment lors des consultations psychologiques ou psychiatriques. D’autant plus qu’ils et elles renvoient les interprètes à des situations parfois vécues personnellement. » C’est pourquoi des séances de supervision avec un·e psychologue leur sont proposées, mais l’équipe peine à sensibiliser à l’utilité de ces réunions. « Certaines personnes sont très éloignées de la pratique occidentale de la psychologie », constate-t-elle.
Pauline est, elle aussi, dépositaire de parcours de vie parfois très durs à entendre. Coordinatrice du service sociojuridique, elle tient les permanences individuelles en droit des étrangers. La majorité des personnes qu’elle reçoit en entretien s’inscrivent dans une démarche de demande de protection internationale. Pour rappel, ce statut est défini par la Convention de Genève : la personne demandeuse doit prouver qu’en cas de retour au pays, elle risque de subir des persécutions à cause de sa religion, de son opinion politique, de sa nationalité ou de son appartenance à un groupe social. « Les récits que j’entends sont souvent traumatiques et parcellaires. Je tâche donc de faire parler mes interlocuteur·rices afin qu’ils et elles me confient leur histoire avec davantage de détails et j’en extrais ce qui correspond aux critères leur permettant d’avoir accès à un titre de séjour. » D’expérience, elle cerne assez vite si une demande rencontre ces exigences. « Je me rends compte si il ou elle est prêt·e à entendre que sa demande n’a aucune chance d’aboutir. » Elle ménage alors la personne dont le trajet vers l’exil est souvent marqué par les traumatismes et les persécutions.
Les motifs de recours aux services sociojuridiques prennent plusieurs formes : accès au logement, à la nationalité belge, à l’aide médicale urgente, prêt de garantie locative, équivalence de diplôme… D’une manière générale, ils concernent l’absence d’accès aux droits. Et un constat s’impose : « Je rencontre des publics vulnérables, qui, pour la plupart, n’ont pas choisi de venir, vivent très mal l’exil et sont isolés. » Depuis 15 ans qu’elle travaille dans le secteur, elle se désole du filtrage de plus en plus important des personnes migrantes et de l’accès de plus en plus ardu à un titre de séjour.
Un constat évidemment partagé par Didier, directeur de l’association, qui nuance : « Nous nous trouvons face à un paradoxe entre les politiques sécuritaires d’extrême droite de la majorité des gouvernements européens et les pouvoirs politiques proches des citoyen·nes qui gèrent des populations étrangères sur leur territoire et y développent des logiques hospitalières. » Et de rappeler avec fierté que Liège s’inscrit dans la campagne « Ville hospitalière ».

Photo : © Monde des possibles
En 25 ans, Didier a vu grandir l’association fondée par des militant·es – dont il faisait partie – désireux·ses d’accueillir dignement les personnes migrantes. Il a connu le petit local des débuts situé dans le quartier Saint-Léonard et a accompagné le développement du Monde des Possibles en structure qui emploie aujourd’hui 25 équivalents temps plein, soit une trentaine de personnes, ainsi que les bénévoles qui, par leur temps, leurs idées, leur énergie et leur engagement, contribuent chaque jour à faire vivre leurs projets et leurs valeurs.
C’est non sans une certaine émotion qu’il évoque cet anniversaire, fêté en juin 2026 à La Cité Miroir, entre autres lieux, tout en étant conscient de son enjeu actuel : trouver des sources de financement pour pérenniser les projets et les emplois. Car si le budget consacré par la Région wallonne à l’intégration s’élève à 25 millions d’euros, il apparaît que cette dernière est en train de restructurer leur répartition. Face à ces perspectives qui laissent présager une diminution du soutien à l’intégration, il se concentre sur la recherche de solutions. Première piste : faire payer des services qui étaient auparavant gratuits, tel que le recrutement de personnel, par les demandeur·euses. Deuxième ligne d’action, déjà mise en œuvre depuis bon nombre d’années : multiplier les réponses aux appels à projets européens, puisque l’Union européenne consacre des fonds conséquents à l’intégration des populations déplacées. « Il faut vraiment sortir de l’entre-soi institutionnel et créer de nouvelles alliances avec, notamment, des entrepreneurs et entrepreneuses qui souhaitent garder le personnel qu’ils et elles ont personnellement formé », renchérit-il. Pas de doute : coopération et intégration sont étroitement liées !