Dossier

Réenchanter les politiques culturelles

Par Jean-Gilles Lowies ,
directeur-coordinateur de l’Observatoire des politiques culturelles de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Dans un monde en mutation constante, les politiques culturelles sont sommées de s’ajuster. La rapidité des changements actuels pose un véritable défi aux régimes politiques libéraux dont l’action avance au rythme long des processus démocratiques : identifier la problématique, consulter les positions des parties prenantes, construire des consensus et des solutions techniques, suivre le parcours législatif et, enfin, mettre en œuvre des décisions.

© Dynamic Lang – Unsplash.org

Les grands élans d’après-guerre orientés vers la démocratisation de la culture et la démocratie culturelle ne suffisent plus à lire l’esprit du temps présent et encore moins à y répondre adéquatement. Le monde s’est ouvert, la culture s’est dématérialisée, les pratiques se sont diversifiées et nous pouvons nous en réjouir. Les modèles de politiques culturelles s’ajustent et tentent de trouver des réponses satisfaisantes aux évolutions du monde, des arts et de la culture, et des publics. La responsabilité nous incombe d’envisager les défis actuels et de penser les perspectives de progrès à venir des politiques culturelles. Mais quelle est la boussole pour nous orienter et pour refonder et réenchanter les politiques culturelles ?

Assurer une souveraineté culturelle

Premièrement, accorder une attention particulière aux effets contemporains de la mondialisation et des nouvelles technologies. Ils interrogent la souveraineté culturelle dans un contexte où les plateformes et les algorithmes organisent une grande part de la prescription, de la visibilité et du financement de la culture. Je plaide pour une souveraineté culturelle conçue comme la capacité à préserver le libre choix des publics à accéder aux productions nationales. Cela suppose notamment des mécanismes de découvrabilité, des obligations de visibilité sur les pages d’accueil de plateformes et des obligations de contribution au financement de la création artistique.

Les conséquences des intelligences artificielles sur les métiers de la culture doivent aussi mobiliser les intelligences humaines. La démocratisation de la création artistique que rendent possible ces technologies bouscule les modèles de formation, les frontières entre les pratiques amateures et professionnelles, et bien évidemment les dispositifs de propriété intellectuelle. Il nous faut penser des cadres renouvelés qui protègent les auteurs, qui reconnaissent la diversité des pratiques et qui situent le devenir de la création artistique dans une architecture de droits et de ­responsabilités.

Défendre la liberté artistique

La deuxième urgence de notre époque porte sur les pressions morales et sociétales qui pèsent aujourd’hui sur la liberté artistique. Les pouvoirs publics ont l’obligation de garantir les conditions d’une expression libre, y compris lorsqu’elle heurte ou dérange. Il est crucial de distinguer soigneusement le monde et les espaces symboliques que la création institue. Aujourd’hui certains cherchent à ce que la création artistique ou le patrimoine soit à l’image de leur vision du monde idéal, quitte à utiliser les leviers de la censure, de l’annulation, du silençage, de l’invisibilisation, ou encore du tribunal populaire numérique.

« Les pouvoirs publics ont l’obligation de garantir les conditions d’une expression libre (…) »

Cette distinction doit impérativement trouver sa place au cœur de l’éducation culturelle et artistique, de l’apprentissage du discernement et de la formation de l’esprit critique. Au risque de jeter la population dans la plus grande confusion, la laissant croire par exemple qu’en enlevant le terme « nègre » de la production artistique et littéraire ou du patrimoine, l’on ferait disparaître le racisme… La culture a besoin d’irrévérence pour ouvrir des chemins et déplacer les repères. Les autorités doivent rappeler les principes, protéger les institutions et soutenir les professionnels lorsqu’ils sont pris pour cibles. Cette mission de protection ne consiste pas à valider des contenus mais à assurer les conditions de leur existence et de leur débat.

Gouverner la culture par le principe de laïcité

Troisièmement, pour réenchanter les politiques culturelles, l’État doit faire preuve d’exemplarité. En ce sens, la laïcité apparaît comme l’un des cadres de référence possibles pour fonder l’action culturelle. Elle n’est ni un mot d’ordre, ni un totem, mais un principe d’organisation de la puissance publique qui éclaire les arbitrages dans un espace démocratique traversé par des attentes multiples. La laïcité y est envisagée comme une pratique de neutralité active qui autorise l’expression des différences sans que l’État ne prenne parti pour des identités particulières.

Séparer la culture et l’État confère l’impartialité nécessaire pour résoudre le pluralisme conflictuel de la société démocratique en matière culturelle. La laïcité apparait comme une éthique de gouvernement plutôt que comme une bannière. Elle oblige l’État à être neutre sans être neutralisé, protecteur sans être prescripteur de croyances, garant des libertés sans devenir le censeur des sensibilités. À ce titre, la laïcité n’est pas une périphérie du raisonnement. Elle en est l’un des centres de gravité, car elle tient ensemble la liberté de créer, l’égalité d’accès et la promesse d’un commun culturel vivant.

La laïcité apparaît comme l’un des cadres de référence possible pour fonder l’action culturelle. © Tommy L – Unsplash

Oser une hiérarchie des valeurs culturelles

Enfin, réenchanter les politiques culturelles passera immanquablement par une réflexion sur les hiérarchies des expressions culturelles. Le relativisme culturel issu de la pensée des politiques culturelles durant les années 1960-70 révèle aujourd’hui son issue aporétique. Il découle notamment d’un malheureux malentendu des théories bourdieusiennes. Constatant que la domination bourgeoise s’exprimait notamment par des phénomènes de distinction culturelle, certains se sont échinés à vouloir supprimer les hiérarchies culturelles pensant contribuer à lutter contre la domination bourgeoise. Ils se sont attaqués au thermomètre plutôt qu’à la fièvre, voire à la maladie.

Sans hiérarchie, c’est-à-dire sans repère, comment l’État pourrait-il assumer une fonction prescriptive dans l’idéal d’émancipation par la culture ? Sans dimension prescriptive orientée par la valeur de l’émancipation, les politiques culturelles seraient condamnées à endosser une fonction d’instrumentalisation sociale, politique, économique ou identitaire ou à être réduites à un guichet à subventions. 

C’est quoi, l’Observatoire des politiques culturelles ?

L’Observatoire des politiques culturelles de la Fédération ­Wallonie-Bruxelles est un organisme qui analyse et rend compte de l’action publique en matière culturelle. Fondé en 2001, c’est un service gouvernemental autonome : il permet, en toute indépendance, d’étudier le terrain et de produire les études et les rapports nécessaires à une véritable politique culturelle.

C’est avant tout un organisme de recherche. Son objectif : aborder scientifiquement les questions de culture, à travers la sociologie, l’économie, les sciences politiques, l’histoire… L’Observatoire parle tendances, emploi, participation, chiffres, support, diffusion, financement, bref : du concret, du pratique, avec rigueur.

En Belgique, les politiques culturelles ne dépendent pas d’un seul ministère, comme en France. Les compétences appartiennent à plusieurs institutions réparties sur plusieurs niveaux de pouvoir. L’OPC, en tant qu’organisme indépendant rattaché au Secrétariat général, est en bonne position pour apporter une approche transversale à la question culturelle. 

Sauvons la Médiathèque Nouvelle !

Le 13 octobre 2025, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) a annoncé, sans concertation, son intention de ne pas renouveler le contrat-programme de ­Médiathèque Nouvelle, ce qui conduit à la cessation de ses activités d’ici fin 2026. Médiathèque Nouvelle, c’est un service public qui forme, outille et relie le secteur culturel, soutient les bibliothèques, éduque aux médias et valorise la création belge francophone.

Depuis sa création en 1956, ­Médiathèque Nouvelle (anciennement Discothèque nationale de Belgique puis la Médiathèque et ensuite ­PointCulture) a joué un rôle actif dans les politiques culturelles de la FWB, tant du point de vue patrimonial que par son impact sur les publics de tout âge.

Après être devenue PointCulture en 2013 avec l’avènement du numérique, elle est devenue « Médiathèque Nouvelle » en janvier 2025. Les sites physiques de PointCulture ferment leurs portes et la nouvelle structure intègre les bibliothèques comme le B3 à Liège qui se chargent de faire l’intermédiaire entre celui qui emprunte et l’ASBL, située à Auderghem.

La décision, aujourd’hui, de ne plus financer Médiathèque Nouvelle met en péril plus de 50 emplois, des centaines de projets culturels et un patrimoine audiovisuel unique bâti depuis près de 70 ans.

Signez la pétition pour appeler le Gouvernement de la FWB à rétablir le dialogue et à préserver Médiathèque Nouvelle.