L'invité•e

Lisette Lombé
Le feu aux mots

Rencontre avec Lisette Lombé ,
Propos recueillis par Arnaud Leblanc.

Lisette Lombé est une poétesse aux multiples visages et aux talents féconds. Liégeoise d’adoption et romaniste de formation, elle entre dans la vie active comme enseignante. Reconvertie en animatrice sociale, elle se brûle les ailes avant de renaître de ses cendres en 2015 en tant qu’artiste, écrivaine, slameuse, poétesse nationale ou encore plasticienne. La rencontre a lieu à l’occasion de la première belge de son nouveau spectacle Ce que le ventre dit avec Marc Nammour. Une occasion de revenir sur ses multiples projets et sur le rôle de la culture dans nos imaginaires et les résistances qui naissent de nos inspirations.

© Déborah Gigliotti

Vous avez commencé à oraliser votre poésie assez tard. Qu’est-ce qui vous a poussée dans cette carrière artistique?

Avant le grand saut et depuis mon enfance, je pense que l’attrait des mots et l’amour de la langue ont toujours été là. J’ai d’abord été enseignante et, après une certaine fatigue dans le cadre scolaire, je me suis orientée vers le social pour accompagner des adultes en réinsertion socioprofessionnelle. À nouveau happée par une forme d’émoussement, je me suis consumée dans un burn-out en 2015. Cette nouvelle épreuve m’a poussée vers ma troisième vie professionnelle où finalement cette question de la langue est devenue un métier artistique. Le débordement d’énergie et de créativité s’est mué en spectacles, en performances, en livres. En 2017, La magie du burn-out marquait mes débuts dans le monde de la littérature. C’était presque un cri, une catharsis, une occasion de parler de mon vécu, de la violence de notre société sur l’esprit et sur le corps.

Les ateliers slam ont été pour vous une porte de sortie ?

J’anime les ateliers L-Slam depuis 10 ans maintenant. Le collectif s’est monté six mois après ma première scène de slam. Au départ, ils rassemblaient des femmes victimes de violences ou très précarisées. Avec le temps et les multiples rencontres, il y a eu création d’une petite communauté. Alors qu’il y avait très peu de femmes dans le slam à ce moment-là, on a eu la chance de vivre l’efflorescence d’un mouvement (elle fait un geste de bourgeon qui éclôt). Puis il y a eu le mouvement #MeToo et la libération de la parole des femmes à travers le monde sur les violences qu’elles subissaient. Le collectif s’est agrandi. À chaque fois qu’on allait dans des nouveaux lieux, de nouvelles associations telles des nomades, on s’enrichissait de nouvelles personnes. Et, même si on travaillait en mixité la majorité du temps, c’était un lieu majoritairement de femmes.

Le collectif s’est construit comme un mix entre des slammeuses rôdées à la scène mais pas spécialement politisées d’une part et des personnes issues d’un milieu plus associatif et militant pas très artiste d’autre part. C’étaient de belles rencontres, un beau mélange, une belle intersection. Le marrainage poétique fonctionnait : les plus aguerries accompagnaient les novices, leur donnaient des techniques pour s’emparer de la scène. C’était aussi plein de premières fois : la première fois qu’on voyait autant de femmes en même temps sur une scène, la première fois qu’on voyait des femmes racisées programmées, la première fois que se donnaient des ateliers en amont du slam. C’était vraiment un moment d’« empouvoirement », de capacité d’agir, de travail de la légitimité, mais aussi de réception de la parole des femmes dans l’espace public, dans des lieux à majorité masculine.

Je ne serais pas qui je suis sans ce groupe. Au sens large d’ailleurs, cette expérience humaine m’a montré l’importance du collectif. Avec L-Slam, dès qu’on a utilisé le « nous », dès qu’on a utilisé la force commune, cela a été plus facile de s’affirmer dans le milieu. On se soutient, on fait face aux démarches administratives ensemble, on se coache ou, simplement, on est là pour déposer son vécu, dire « aujourd’hui, cela ne va pas » ou « je suis crevée ». On essaye aussi de travailler cette « déconcurrence », d’inverser le stéréotype qui veut que les femmes se chamaillent entre elles. On crée une forme de sororité artistique et, surtout, de l’égalité entre nous.

En mettant des mots sur des situations, on arrive à s’en libérer. Avec vos écrits et vos performances scéniques, ce sont de nouvelles dimensions sociétales qui émergent

Ces quinze dernières années ont vu apparaître de nouveaux sujets de société : le mouvement #MeToo, la lutte contre le sexisme, la place des personnes racisées. Je suis extrêmement contente d’en être contemporaine. J’ai l’impression que l’émergence de ces thématiques constitue un tournant civilisationnel. C’est massif. Pour moi, tout ça est relié à une question de soins, de comment on traite la différence sociale, sexuelle, de genre ou de couleur de peau. Une collègue me disait « je ne demande pas à être aimée, je demande à être respectée ». C’est vrai dans toutes les situations de différence. Cette nouvelle manière de concevoir le respect dans l’intersection, c’est quelque chose d’important. J’ai des amies moins militantes qui me disent que, pour elles, cela va trop vite. « Être déconstruit », « les privilèges », « racisés », ce sont des mots qu’on n’entendait pas. Parler de « race », c’est un vilain mot. C’est important pourtant de prendre conscience que ce changement passe par les mots, par la langue. À mon époque, on ne parlait pas de l’« emprise », de « relations toxiques », de « harcèlement de rue », de « consentement », de « viol conjugal ». Ces dix dernières années après #Meetoo, c’est énorme. Il y a vraiment une tornade linguistique.

Il y a un rôle du culturel pour changer le récit ?

Quand on voit les scènes de théâtre, on remarque que la programmation actuelle offre d’autres visions mais aussi d’autres corps. Il y a plus de femmes, plus de personnes racisées, neuroatypiques ou trans aujourd’hui. Elles n’étaient pas aussi représentées avant. En littérature, je vois aussi qu’il y a une sensibilité à présenter le matrimoine, de visibiliser nombre de femmes importantes qui étaient reléguées aux oubliettes. Il y a une multiplication des narratifs et on a besoin de ça. C’est aussi visible sur les questions de colonisation. On peut désormais entendre l’autre côté de la rive. Comment la colonisation a été vécue de l’autre côté. Ce sont des dispositifs qui permettent cela. Pour pouvoir monter sur scène et dire ce que l’on a envie de dire, il faut des lieux qui gardent de l’audace. Ceux-là même qui doivent jongler avec des subsides, avec des rentrées et des recettes, mais qui doivent se considérer comme des lieux qui produisent de la pensée, de la réflexion, du débat et de la résistance. J’ai la chance d’être programmée dans ces lieux-là mais c’est une certaine idée de ce qu’est la culture : elle est en lien avec l’éducation permanente et le tissu associatif.

« C’est important de prendre conscience que ce changement passe par les mots, par la langue. (…) »

Aujourd’hui par exemple, nous présentons la première belge du spectacle Ce que le ventre dit avec Marc Nammour, rappeur du nord de la France. L’origine de cette performance découle d’une rencontre il y a un an à Paris. C’était un coup de foudre artistique. Moi, j’ai entendu une histoire dans le rap. Elle m’a parlé, remuée et finalement m’a fait danser. Et inversement Marc a entendu la même chose dans mon slam a capella. Ça a donc été une évidence et on a décidé de travailler ensemble, de construire un projet et d’écrire ensemble. On a obtenu la confiance de coproducteurs et aujourd’hui nous présentons une quinzaine de dates avant cet été où nous aurons une  vingtaine de représentations à Avignon en juillet. Mais la première se déroule ici au centre culturel de Montegnée, dans une ancienne maison du peuple d’une commune ouvrière de la périphérie liégeoise. En tout cas, pour moi qui suis très connectée au sens, c’est important, d’autant que je sais que ma famille sera là aujourd’hui. Pouvoir le faire dans un endroit qui a une âme, c’est important.

Le spectacle aborde la question de la résistance. C’est important pour vous aujourd’hui ?

D’abord, je trouve qu’on a un devoir d’honnêteté. On doit avoir une compréhension pour les gens qui sont découragés. Ces jours-ci, on voit les 25 000 personnes exclues du chômage, les malades de longue durée, la fronde contre le personnel enseignant, la culture, les universités. Je nous souhaite de garder la force de nous dire qu’à plein d’endroits il y a des gens qui luttent à leur manière. Des gens collent un autocollant sur leur fenêtre, portent un pins, vont à des réunions antifa, font un don ou vont manifester. On voit ce qui s’est passé à Minneapolis, on voit la foule en Iran, on voit la déferlante des gens dans les rues. Il y a plein de personnes qui résistent. L’histoire nous montre qu’il y a un mouvement de balancier. Nos textes antifa parlent de ça : le retour aussi est déjà écrit et j’espère pour nous qu’on sera toujours en vie pour le voir.