La presse s’est fait récemment l’écho de propos tenus par la Ministre des médias Jacqueline Galant à l’encontre de la RTBF : « On espère qu’avec ces deux changements (le remplacement du directeur de l’information et de l’administrateur général de la chaîne, ndlr.), on pourra apporter une ligne (éditoriale, ndlr.) un peu différente, qui ira de l’autre côté de l’échiquier politique. (…) Il y a quand même beaucoup de gauchos dans la nouvelle génération de journalistes de la RTBF. »

La Ministre a été rappelée à l’ordre par sa Ministre-Présidente, mais pas par le président de son parti. La Libre en parlait ainsi : « Aujourd’hui, le président du MR, Georges-Louis Bouchez, qui défend Jacqueline Galant, estime venu le temps de dépasser la simple critique offusquée et d’influer directement sur le fonctionnement de la RTBF. S’inspirant d’une lecture gramscienne du combat politique, le patron des libéraux francophones est engagé dans une « bataille culturelle » qui s’applique, entre autres, à la sphère médiatique. Aux yeux de « GLB », les idées du MR doivent irriguer davantage le débat public : c’est en modelant les perceptions politiques que l’on prépare les futures victoires électorales1. »
Une extraordinaire confusion
Nous sommes en face, avec un tel commentaire, d’une extraordinaire confusion. Le penseur marxiste Antonio Gramsci a cherché à comprendre dans son œuvre pourquoi les contradictions du processus de production capitaliste n’ont pas suffi à conduire à sa chute ou à son renversement ; il trouve la cause de cet échec dans la présence d’une domination culturelle, qui serait une domination consentie : un consentement aux représentations et valeurs dominantes est fabriqué puis auto-imposé par ceux qui les subissent2.
On ne peut pas dire que cette domination culturelle (en d’autres temps, on eût dit cette aliénation) ait cessé, ni même qu’elle ait diminué. Pierre Bourdieu parle par exemple dès les années 1990 de la conversion des responsables politiques de gauche aux postulats, raisonnements, valeurs et recettes du néo-libéralisme ; pour s’en convaincre, il suffit de constater le recours massif par tous les partis aux consultants capitalistes pour évaluer, concevoir, voire diriger les politiques publiques.
La stratégie politique attribuée au président du MR procède à un incroyable « renversement de fronts » : le dominant culturel, partisan d’un néo-libéralisme exacerbé et des inégalités qu’il produit, charrie et justifie serait en fait lui-même la victime d’une domination culturelle et médiatique massive !
Cette stratégie pourrait permettre un double profit : se mettre au service des dominants socio-économiques (en se faisant le garant de la préservation de leur domination et de leurs avantages, fiscaux par exemple) tout en se présentant aux yeux des dominés comme une victime (selon le schème « seul contre tous ») – c’est-à-dire comme une victime comme eux.
Ce schème victimaire peut parler aux dominés habités par le ressentiment ou la crainte du déclassement et même les conduire à se radicaliser, comme le montre le sociologue Fahrad Khosrokhavar à propos de ceux qu’il appelle « les petits blancs3 ».
« La guerre culturelle se caractérise par son caractère absolutiste. (…) »
Réduite à sa structure constitutive, cette opération de « renversement de toutes les valeurs » peut être décrite comme l’articulation de trois déplacements : construire une fausse similitude entre le dominant et le dominé (le « seul contre tous » pouvant parler à ceux qui se sentent abandonnés par l’État – État que l’on veut par ailleurs affaiblir ; le schème « force spéciale4 »pouvant venir au secours de cet héroïsme personnel auto-proclamé) ; transformer le représentant des dominants en porte-parole des victimes, lui-même se présentant comme victime d’une « idéologie dominante » et comme ne faisant pas partie de « l’establishment » qui méprise ses victimes ; déplacer l’adversaire : l’exploiteur est remplacé par le proche (le compagnon d’infortune) dont on veut se distinguer absolument (parce qu’il est étranger, qu’il se complaît dans l’assistanat, qu’il est supposé capter des ressources dont on est soi-même privé, etc.) : quand on se protège de son voisin de palier ou de celui qui est à la rue, on n’a pas le temps d’aller demander des comptes à qui vit bien plus loin dans un quartier résidentiel fermé5.
Bataille ou guerre ?
On peut se demander par ailleurs si l’on n’a pas quitté la logique de la bataille culturelle pour entrer dans une logique de guerre – où il s’agit au fond de priver l’adversaire de la capacité d’argumenter, le meilleur moyen étant encore de l’éliminer pour garantir un déplacement vers l’autre côté de l’échiquier politique comme espéré par la Ministre Galant.
À bas bruit, l’éviction récente des secrétaires généraux de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de la Wallonie, aurait dû nous alerter : en poste chacun depuis plus de dix ans, Frédéric Delcor et Sylvie Marique avaient à leur crédit des réussites incontestables qui n’ont manifestement pas suffi à faire oublier qu’ils avaient exercé des responsabilités au sein du Parti socialiste… C’est même au nom d’une dépolitisation que cette décision des plus politique a été prise !
La guerre culturelle se distingue par son caractère absolutiste et elle peut dès lors se permettre, pour se justifier, le recours aux principes mêmes que ses actions sont précisément occupées à violer.
La comparaison avec les actions du président Trump devrait d’ailleurs nous être de quelque secours pour mieux comprendre ces mécanismes et notamment l’usage immodéré des jugements de valeur dichotomiques, le monde se composant de « ceux qui font un travail formidable » (entendons : ceux qui sont d’accord avec moi) et d’une série de médiocres, tarés et dégénérés (ceux qui osent me critiquer). Dans un tel monde, celui qui possède le pouvoir peut se présenter comme le possesseur exclusif de la vérité absolue ; il peut se contenter de l’affirmer pour l’établir.

Comment perdre la bataille culturelle
Pour celles et ceux qui subissent effectivement la domination culturelle dans le champ politique, nous pouvons peut-être identifier quelques manières de (continuer à) perdre la bataille culturelle qu’ils sont par ailleurs accusés de mener [sic].
Ne pas faire l’inventaire de ses abdications (de ses conversions à la culture dominante) paraît déjà une bonne manière d’aller vers la défaite. Par exemple continuer à gérer les services publics comme s’ils étaient (devaient être) des entreprises capitalistes ; considérer que « le privé » est le modèle par essence de la qualité ; faire le pouvoir des consultants capitalistes, etc.
Ensuite négliger la déconnexion qui a pu s’installer avec celles et ceux – nombreux – qui vivent « en bas » de la société. Ne pas entendre le rejet de la politique (du « système ») qui s’y exprime et persévérer à vouloir y répondre par des gadgets de participation nous paraît de nature à favoriser le succès de celles et ceux qui, complètement immergés dans le champ politique, prétendent sans vergogne n’en faire pas partie.
Croire qu’il s’agit d’opposer aux « narratifs » « de la droite » des « narratifs progressistes » nous paraît aussi une bonne manière d’échouer, parce que ces « narratifs » sont construits d’en haut et qu’ils augmentent la déconnexion plus qu’ils ne la réduisent.
Cette logique de « communicants » (qui s’arrogent par là même un rôle de premier plan) ne parle pas ni ne part de l’expérience de celles et ceux qui vivent au quotidien la dépossession. Il ne s’agit pas de « raconter des histoires » : il s’agit d’obtenir des changements dans l’ordre des faits qui soient perçus comme tels par les premiers concernés et d’associer ceux-ci à la conception de ces changements.
La question de la lutte contre la pauvreté constituerait (malheureusement) un formidable analyseur de ces manières de continuer à perdre la bataille culturelle – et à la laisser transformer en guerre : mesures cosmétiques, plans technocratiques inadaptés, déconnexion par rapport à l’expérience de celles et ceux que la pauvreté durable concerne, imposition de manières de faire inspirées du « privé », transformation des pauvres en cause des problèmes vécus « en bas de la société », transformation du problème en solution… Les manières de « renverser toutes les valeurs » ne manquent pas, ni les façons d’y faire croire.
Il faut réinvestir la joie !

Dans son essai La bataille culturelle, Blanche Sabbah, autrice de bandes dessinées, activiste climat et militante féministe, décrypte la stratégie de l’extrême droite : avant de gagner les urnes, il faut gagner les esprits. L’idée est de remodeler le sens commun plutôt que de convaincre par des programmes. Influenceurs identitaires, éditorialistes omniprésents, réseaux militants hyperactifs, polémiques calibrées, infiltration des médias, banalisations, voilà comment cette mouvance impose ses récits, sature les débats et déplace les lignes du dicible.
Mais La bataille culturelle n’est pas qu’un constat inquiet. C’est aussi un appel à reprendre l’initiative, à reconstruire des récits capables de contrer la résignation et la peur. Blanche Sabbah insiste sur un point souvent négligé dans les stratégies politiques progressistes : la nécessité de reconquérir le terrain émotionnel. Les émotions peuvent être un puissant levier dans la bataille culturelle. Elle insiste particulièrement sur la joie, qu’elle décrit comme une force politique sous-estimée, une énergie capable de rassembler, de créer du commun, de donner envie d’agir plutôt que de se replier. Les mouvements progressistes ont trop souvent abandonné ce registre, se cantonnant à la dénonciation ou à la réaction. Réinvestir la joie, c’est produire des récits qui donnent envie de vivre ensemble, qui valorisent la solidarité, la créativité et la puissance d’agir.
