Janvier 2026. David Murgia est à l’affiche du festival Paroles d’humains avecRumba. Nous le rencontrons avant son entrée sur scène pour la représentation de ce spectacle qui met la lumière sur celles et ceux que notre société laisse dans l’ombre : les indigents, les démunis, les « gens de peu ». Mais aussi pour parler du rôle de l’artiste au sein de la société.

Comment caractérisez-vous votre art théâtral ?
Je pratique un théâtre qui repose avant tout sur l’art de l’oralité. Pour raconter des histoires, je n’ai à ma disposition que des mots, quelques lumières et des musiques. À partir de ces éléments très simples, j’essaie de faire surgir des images. J’utilise le rythme du verbe, l’humour et la poésie pour recomposer les récits d’Ascanio Celestini1, que j’imagine comme des tableaux ou comme de petits films que je livre aux spectateurs dans une langue orale à la fois brute et ciselée, populaire et exigeante.
Le théâtre peut-il changer le monde ?
Ce serait sans doute lui donner beaucoup de pouvoir et de responsabilité. Le théâtre ne peut probablement pas changer le monde immédiatement. Mais il peut changer les rapports que nous entretenons avec le monde. Il peut changer la qualité des regards que l’on porte sur lui et sur les personnes qui l’habitent et qui nous entourent. Il peut nous permettre d’appréhender des situations, des existences, des parcours, des rapports de force, sous un jour nouveau, avec une sensibilité renouvelée. Le théâtre sert aussi à éclairer des zones d’ombres, à donner une voix, une parole, une histoire à ceux qui en sont privés. Les histoires peuvent aussi éclairer de nouveaux chemins, inexplorés, insoupçonnés. Elles peuvent réveiller des résistances endormies. Oui, je crois que la poésie, l’art, les histoires, le cinéma, la littérature, le théâtre agissent sur nos rapports au monde. Ils peuvent agir comme des remparts devant la bêtise, l’égoïsme et la simplification.
Qu’est-ce que votre théâtre provoque dans le public ?
D’abord, je crois que « le public » n’existe pas. Il y a dans la salle, en face de moi, des spectateurs et des spectatrices. Qui chacune et chacun actionnent les mécanismes de leur propre imagination et ressentent des sentiments qui leur appartiennent intimement. Le rythme que j’emploie force souvent l’auditeur·ice à s’accrocher à un train qui file. Les mots virevoltent un peu comme des notes de musique dans un morceau de jazz. Dans la trilogie Laïka, Pueblo et Rumba, nous mettons en lumière des réalités situées en périphérie des villes et des activités du capitalisme. Les retours que je reçois mêlent à la fois le fond et la forme et concernent principalement autant la vélocité de l’oralité que les ascenseurs émotionnels d’une mécanique qui oscille entre l’humour, la violence ou la tendresse que contiennent ces récits. Mais la vie est ainsi faite. Elle n’est jamais juste drôle, ou juste violente. Elle est complexe. Les images d’Ascanio Celestini, que je tente de reconstruire par les mots, sont pour moi d’une grande précision. Je tente de les voir. Je me dis que mieux je les vois, mieux les spectateurs les imaginent.
La tendresse, c’est de l’humanité. Et c’est important, pour vous…
Oui, la tendresse, c’est très important. Elle est tout aussi indispensable que la colère pour changer le monde. Une pièce de théâtre fonctionne comme un massage. Le public écoute et regarde une histoire qui vient masser des endroits de sa perception, de son regard, pour réveiller des sensations. Les spectateurs·rices font le rapprochement avec des personnes qu’ils connaissent, qu’ils ont déjà croisées mais jamais vues sous cet angle-là, éclairées de cette manière-là ou à ce moment-là.
Le spectacle masse des rapports au réel qui sont endormis parce que nous avons de ces personnes et de ce modèle social des images transmises par la télévision ou les médias traditionnels qui sont à peu près toujours les mêmes. Par exemple, les personnes dont je parle dans Rumba sont au-devant de l’actualité uniquement quand arrive un événement catastrophique lié à la prostitution, à la drogue, ou à une actualité violente. Tout à coup, un groupe d’individus est mis en lumière pendant quelques secondes à la fin d’un article de journal, et toujours dans le cadre d’un événement scandaleux. L’enjeu ici est de raconter la vie quotidienne de personnes que le monde écrase avant que cette lumière médiatique salissante ne les éclaire.
En ce sens, le théâtre est un outil de résistance. Est-ce qu’il y a d’autres moyens de résistance quand on est un artiste ?
Oui, bien sûr, mais ils ne s’emploient pas tous en même temps et de la même manière. Je considère que le métier d’artiste n’est pas un métier qui est incomparable aux autres. Je me sens comme un ouvrier qui travaille des mots, comme quelqu’un qui les sculpte, comme un ferronnier ou un menuisier qui travaille des pièces et qui doit les affiner. Quand je n’ai pas le bon boulon, je vais en chercher un autre parce que la mécanique de mon histoire ne fonctionne pas. J’aime me sentir comme un artisan et un travailleur qui fabrique un objet qui peut servir, qui soit beau et utile. Mon travail consiste à peindre des situations sociales, des rapports de force, des endroits de solidarité et à trouver la meilleure mécanique et de la fluidité pour que les gens puissent immédiatement s’en saisir.
« En tant que citoyen, je me sens concerné par ce qui se passe aujourd’hui et je refuse de rester indifférent. (…) »
C’est pourquoi nos histoires sont racontées avec la langue des gens que nous mettons en scène. Et pour cause : Ascanio Celestini, qui a une formation d’anthropologue, a mené des entretiens pour construire nos spectacles. Dans Rumba, il s’agit d’histoires de manutentionnaires africains sans papiers travaillant dans un entrepôt de logistique d’Amazon, en périphérie de Rome, qui font grève. Les fables d’Ascanio Celestini utilisent une langue venue du monde : la langue des personnes dont il a récolté les récits, les indignations, les humiliations. Mon travail est de me saisir de cette langue pour pouvoir la retransmettre.
Il n’empêche que, comme chacun·e, à côté de mon travail, j’ai une sensibilité politique et un regard sur le monde et les situations qui l’entourent. En tant que citoyen, je me sens concerné par ce qui se passe aujourd’hui et je refuse de rester indifférent. Il en va parfois de notre dignité de savoir dire « non ». De refuser de nous aligner passivement à des décisions indignes et qui nous font honte. Depuis que je suis enfant, ce monde se construit avec des inégalités sociales de plus en plus abyssales et indignes. Je ne me reconnais pas en elles et il me semble indispensable de travailler contre cet état du monde. C’est aussi une des raisons pour lesquelles je fais du théâtre.
Le milieu du théâtre ne se porte pas bien
Évidemment, non. Pas plus que le monde culturel et que tous les services publics en général. Nous subissons une attaque globale contre nos services publics, nos hôpitaux, nos écoles, nos crèches et tout ce qui constitue le bien commun. Ces attaques sont dirigées contre les futures générations mais aussi contre les générations précédentes qui se sont battues pour créer des conditions de travail dignes. Il n’y a pas un secteur concerné plus qu’un autre. C’est un mode social entier qui est désossé, et il doit réagir de façon collective, pour relier les luttes. Je ne souhaite pas que mes enfants grandissent avec l’idée que le travail, ce soit trois flexijobs plus une allocation de chômage, et l’idéologie mensongère selon laquelle « celui qui veut, peut ».
Avez-vous déjà refusé des projets parce qu’ils ne rencontraient pas vos valeurs ?
Oui, c’est arrivé quelques fois au début. Mais j’ai commencé très tôt à construire mes propres spectacles. Nous avons fondé un collectif avec quelques amis lorsque nous étions à peine sortis de nos études théâtrales au Conservatoire de Liège. J’ai rencontré Ascanio Celestini, sa façon d’écrire et de raconter des histoires lorsque j’étais très jeune. Je me suis engouffré dans ces deux pratiques du théâtre : l’oralité et la création collective. Ces aventures m’ont laissé très peu de temps pour participer à d’autres projets. Mais lorsque j’ai la chance de rencontrer des artistes, réalisateurs ou réalisatrices, qui me proposent une belle histoire, bien sûr, il me plaît beaucoup de travailler à leur contact.
