En Wallonie et à Bruxelles, à partir des années 1950 et en particulier dans les années 1960 et 1970, nous avons construit des politiques culturelles à la hauteur d’enjeux démocratiques égalitaires ressentis, énoncés et poursuivis depuis la fin du XIXe siècle. Ces politiques culturelles tiennent compte et du rôle que remplit la culture pour chaque individu quel qu’il soit, quelle que soit sa classe sociale, à quelque culture qu’il ou elle se « rattache » et de l’histoire des arts. Il faut distinguer deux concepts : d’une part, la démocratisation de la culture soit un processus censé permettre l’accès déclaré pour tout·e citoyen·ne aux œuvres de notre patrimoine ; d’autre part, la démocratie culturelle, un processus qui permet et l’expression de chaque citoyen·ne, considéré·e isolément et en tant que membre de collectifs, et le partage de ces expressions dans la société.

Définir la culture
Pour approcher le rôle de la culture en démocratie, dans ces années 1960 et 1970, Marcel Hicter propose une définition très complète de la culture qui reste très pertinente aujourd’hui et énonce les fondements de ce rôle : « La culture est une attitude, une volonté de dépassement personnel total, de son corps, de son cœur, de son esprit, en vue de comprendre sa situation dans le monde et d’infléchir son destin. C’est la priorité que l’on donne au plus-être sur le plus-avoir. C’est le sens de ses responsabilités au sein de nos diverses communautés : cette culture-là bannit la tour d’ivoire, exige envers les autres une attitude d’accueil, de dialogue; notre humanisme doit être celui du coude-à-coude, de l’homme qui commence à l’autre; c’est la participation, c’est l’action, c’est la prise de conscience du besoin de s’exprimer et la maîtrise du ou des moyens de cette expression (…) 1».
Un pilier de la démocratie ?
Cette approche de la démocratie culturelle, cette culture-là peut-elle être un pilier de la démocratie et à quelles conditions ? Pour répondre à cette question, peut-on s’entendre sur le fait qu’un des fondements de la démocratie, c’est le débat des idées, des imaginaires et des hypothèses d’action à court, moyen et long terme ? La pratique culturelle produit ce débat permanent, mis en forme dans différents langages (par exemple l’art dramatique, les arts plastiques, l’écriture, la production d’analyses rigoureuses, l’audiovisuel, la musique, etc.). Il est aussi organisé par la présentation des œuvres réalisées et l’organisation diversifiée de leur communication, de leur « diffusion ».
« Des lieux publics ou ouverts doivent rendre possibles les rencontres positives avec d’autres (…) »
Notons que pour contribuer à ce vaste débat, pour être citoyen·ne responsable, critique, actif·ve et solidaire (CRACS), différentes conditions sont nécessaires. Il faut pouvoir exprimer et rencontrer la capacité et le désir de se situer soi, face à soi-même et face aux autres, et de dialoguer avec les autres mais également celle de l’audace de l’expression, sous toute forme choisie par « l’émetteur ». La connaissance de langages permet cette expression et la possibilité de leur pratique permanente, l’entraînement à celles-ci, augure de leur utilisation et de leur vitalisation. Des lieux publics ou ouverts doivent rendre possibles les rencontres positives (qu’elles soient sensorielles, réflexives…) avec d’autres par l’entremise de créations-productions culturelles. Les politiques culturelles visant le développement de la démocratie doivent pouvoir favoriser ces conditions qui permettent l’expression de tout·e citoyen·ne mais c’est aussi la pratique par chacune et chacun qui y contribue.
Des risques sur la culture
Mais des risques pèsent sur cette culture. Les politiques culturelles publiques font épisodiquement – et c’est le cas aujourd’hui – l’objet de mises en cause idéologiques masquées notamment derrière des « raisons budgétaires » (réduction des budgets publics, exigence de rentabilisation financière des productions culturelles). La transformation de la circulation des productions culturelles en un marché économique de biens culturels et sa rentabilisation profitable ne visent pas la fonction d’épanouissement symbolique pour les individus et leurs collectifs (le « dépassement » invoqué par Marcel Hicter). Ainsi en va-t-il aujourd’hui de la culture comme de l’éducation, qui sont des processus combinés.
La recherche de l’exploitation maximisée du « temps de cerveau disponible2 » et les moyens et techniques utilisés pour ce faire entravent et la liberté d’expression, les capacités critiques et les compétences humaines nécessaires pour exercer une pratique culturelle libre et créative.
La maitrise des langages, des canaux de communication et des contenus qu’ils véhiculent est un combat crucial aujourd’hui. Comment pouvons-nous échapper à l’« inondation de la zone avec de la merde », selon l’expression de Steve Bannon ? Comment les citoyen·nes peuvent-ils désigner le réel de manière libre, transfigurée ou non, si ce n’est en résistant à l’arsenal de communication déployé devant nous ?

Défendre la culture
Alors, certes il est important de continuer à affirmer la culture comme un bien commun et un droit fondamental, en ce temps de « bataille culturelle » telle que définie et menée par des forces politiques extrêmes. À ce point, il ne semble pas dès lors idiot de rappeler l’importance de soutenir les politiques culturelles publiques que notre État démocratique a mises en place en y participant, en les vivifiant, en les donnant à connaître et en les développant.
Il est important de défendre leur caractère de service public pour opposer aux diktats du marché ce qui est favorable au dépassement personnel et collectif, au renforcement de la force agissante des individus et de leurs collectivités. Et il m’apparaît aussi nécessaire de s’entraîner à l’audace de s’exprimer.
Il est donc utile de soutenir et de défendre des organisations, des individus qui mettent ces pratiques culturelles en œuvre et de participer de près à l’élaboration de la politique culturelle. J’en profite pour signaler ici que nous disposons en Belgique d’une loi dite Loi du Pacte culturel qui consacre ce droit des citoyen·nes belges à la participation à l’élaboration des politiques culturelles et à la gestion des organismes culturels3.
En soutenant la production culturelle, la nôtre et celle d’autres, en produisant et en entretenant les liens sociaux que supposent les moments et lieux de sa communication et de son partage, en permettant et en organisant le débat direct quelle que soit la forme qu’il prenne et quel que soit le langage qu’il emprunte, en suscitant des confrontations symboliques de représentations, d’idées, de ressentis, nous créons du commun, nous nourrissons des processus de création d’un « plus commun » construit sur des expressions assumées, confrontées et surtout, mises en partage. C’est pour moi le sens de l’action culturelle. C’est aussi une action qui relève de la gratuité mais une action à haute valeur sociale et démocratique ajoutée.
